
Lorsque June Chandler entra dans la salle d’audience, l’atmosphère changea aussitôt. La mère de Jordan Chandler, dont les accusations de 1993 avaient durablement marqué l’image publique de Michael Jackson, venait enfin témoigner. Tom Sneddon l’accueillit avec douceur et l’invita à revenir au début des années 1990, à l’époque où elle et son fils avaient rencontré la pop star.
Élégante, posée, presque irréelle dans sa maîtrise, June Chandler frappa d’abord par son allure. Sa voix douce, son maintien impeccable, sa présence sophistiquée donnèrent au jury l’impression d’une femme crédible, digne, sûre d’elle. Sneddon semblait compter sur cette impression. Après plusieurs témoins fragilisés par les contre-interrogatoires, June Chandler devait offrir à l’accusation une figure plus solide, plus policée, plus difficile à attaquer.
Elle raconta sa rencontre avec Michael Jackson par l’intermédiaire de l’entreprise de son second mari, David Schwartz, un commerce de location de voitures nommé Rent-A-Wreck. Le contraste était saisissant : derrière l’apparence mondaine de June Chandler, l’origine de cette rencontre avec l’une des plus grandes stars du monde tenait à un décor beaucoup moins glamour. Elle expliqua avoir supplié Jackson d’attendre quelques minutes afin de rencontrer son fils Jordan. La rencontre fut brève, mais elle marqua le début d’une relation de plus en plus étroite entre Michael, June et ses enfants.
June décrivit des voyages, des hôtels somptueux, Las Vegas, l’Europe, Neverland. Elle raconta des moments fabuleux passés avec Jackson, qui traitait les Chandler comme des membres de sa famille. À l’époque, dit-elle, elle adorait Michael. Elle ne présenta pas leur proximité comme inquiétante, mais comme exceptionnelle. À l’entendre, Jackson était entré dans leur vie comme une présence généreuse, presque familiale.
Elle évoqua ensuite le moment où Jordan avait commencé à dormir dans la chambre de Michael Jackson. Son récit ne contenait pas, à ce stade, d’alerte ou de soupçon. June Chandler affirma n’avoir jamais constaté quoi que ce soit d’inapproprié entre son fils et Michael. Cette déclaration surprit les observateurs. Beaucoup attendaient d’elle une parole accablante. Elle livra au contraire le souvenir d’une amitié qu’elle avait elle-même encouragée.
Interrogée sur la procédure civile de 1993, June insista sur le fait que c’était son fils Jordan, et non elle, qui avait poursuivi Michael Jackson. Larry Feldman représentait Jordan. Pourtant, elle dut reconnaître qu’elle avait elle aussi reçu une compensation financière dans le cadre du règlement. Elle confirma également avoir signé un accord de confidentialité lui interdisant d’écrire un livre ou de donner des interviews sur Michael Jackson.
Puis vint l’un des moments les plus étonnants de son témoignage : sous le contre-interrogatoire de Thomas Mesereau, June Chandler admit qu’elle n’avait pas parlé à son fils Jordan depuis plus de onze ans. La révélation fit l’effet d’un choc discret. La mère du garçon dont les accusations avaient changé la trajectoire de Michael Jackson n’avait plus de relation avec lui depuis plus d’une décennie.
Mesereau s’attaqua ensuite au nerf du dossier : l’argent. Il questionna June sur la situation financière de David Schwartz à l’époque du litige Chandler, évoquant des dettes importantes. Elle nia ou minimisa toute difficulté financière. Plus les questions devenaient précises, plus ses souvenirs semblaient se troubler. Elle conservait son élégance, mais son assurance se fissurait.
Aux yeux de certains observateurs, June Chandler incarnait soudain une contradiction visible : une femme raffinée, habillée avec goût, dont le style de vie semblait désormais lié à l’argent obtenu après l’affaire Jackson. Mesereau tenta de montrer que les Chandler avaient eu un intérêt financier majeur à poursuivre Michael. Mais June refusa de se laisser enfermer dans ce portrait. Elle nia avoir cherché à profiter de lui.
Sa mémoire apparut pourtant sélective. Elle se souvenait avec précision des voyages, des hôtels, des attentions de Michael, du bracelet Cartier qu’il lui avait offert, des moments passés à Neverland. Mais sur les détails juridiques essentiels de 1993 — notamment la contre-plainte pour extorsion déposée par Jackson — elle disait ne pas se souvenir. Ce contraste devint l’un des points d’appui de la défense.
June reconnut qu’Evan Chandler, le père de Jordan, travaillait alors à l’écriture d’un scénario et passait peu de temps avec son fils. Elle se réjouissait donc, à l’époque, de la présence de Michael autour de Jordan. Elle expliqua que son fils s’habillait comme Jackson, le prenait pour modèle depuis l’enfance et l’admirait profondément. Pour elle, Michael consacrait à Jordan une attention que son propre père ne lui donnait pas.
Elle affirma que Jackson avait passé une trentaine de nuits dans leur maison de Santa Monica. Il dînait avec eux, aidait parfois Jordan à faire ses devoirs, jouait aux jeux vidéo avec lui. June reconnut avoir encouragé cette amitié. Elle décrivit Michael comme « un enfant », et sa chambre à Neverland comme celle d’un « grand garçon », remplie de poupées et de jouets.
Mesereau insista sur ce point. Selon June, c’est Jordan qui avait demandé à dormir dans la chambre de Michael, probablement lors de la deuxième ou troisième visite à Neverland. Il y avait déjà beaucoup d’enfants autour de Jackson, expliqua-t-elle. Macaulay Culkin était là, avec son père et ses frères. Dans ce contexte, Jordan voulait simplement faire comme les autres. June n’avait pas perçu cela comme un problème.
Cette réponse était importante. Elle replaçait l’amitié entre Michael et Jordan dans un environnement collectif : enfants, familles, frères et sœurs, parents, invités, jeux, voyages. Elle contredisait l’image d’une relation secrète ou dissimulée. June confirma même que Michael ne cherchait pas à cacher Jordan lors des événements publics. Aux World Music Awards, en 1992, il avait voulu que les enfants Chandler soient près de lui, au premier rang, en pleine lumière.
Mesereau chercha ensuite à montrer que les Chandler voyaient dans leur relation avec Michael une opportunité extraordinaire. Il demanda à June si Michael lui avait dit vouloir une famille qui le traite comme une personne normale, sans distance ni fascination. Elle confirma. Il voulait être accepté, ne pas être traité comme un étranger, pouvoir faire confiance.
Puis l’avocat aborda une déclaration attribuée à June : Evan Chandler aurait vu la relation avec Michael comme une chance merveilleuse pour Jordan de ne plus jamais avoir à se soucier de son avenir. June admit avoir tenu ces propos au procureur général de Los Angeles. Mesereau voulut en tirer une conclusion : cette phrase signifiait-elle que Michael Jackson était perçu comme une source de soutien à vie ? June refusa. Sneddon s’agita, objecta vivement, et le juge Melville dut calmer la tension.
Même si l’objection fut retenue, le message était passé. Mesereau voulait que le jury comprenne que les Chandler n’avaient pas seulement connu Michael : ils avaient goûté à son monde. Par lui, ils avaient approché des figures comme Elizabeth Taylor, Nelson Mandela, des palais, des avions privés, des voyages luxueux, une vie qu’ils n’auraient probablement jamais pu connaître autrement. Une fois cette porte ouverte, la défense suggérait qu’ils n’avaient pas voulu la voir se refermer.
Mesereau interrogea ensuite June Chandler sur ses rencontres avec Anthony Pellicano, le détective privé engagé à l’époque par l’entourage de Michael Jackson. Il lui demanda si elle se souvenait avoir dit que les préoccupations d’Evan Chandler concernaient l’argent. Elle répondit ne pas s’en souvenir. Elle admit avoir rencontré Pellicano plusieurs fois, mais sans pouvoir préciser le contenu des conversations.
La défense tenta alors d’introduire l’idée que Pellicano avait lui-même parlé d’extorsion. Sneddon objecta immédiatement. Le juge retint l’objection au motif qu’il s’agissait de ouï-dire. Mais là encore, la question avait laissé une trace. Même sans réponse, elle maintenait dans l’air l’hypothèse d’une motivation financière au cœur de l’affaire Chandler.
Mesereau poursuivit avec Robert Shapiro, célèbre avocat pénaliste qui allait plus tard être associé au procès O.J. Simpson. June Chandler reconnut l’avoir rencontré dans le cabinet de Larry Feldman, mais prétendit ne plus très bien se souvenir de son rôle. Elle sembla même hésiter sur le fait qu’il ait appartenu ou non à l’équipe juridique de Jackson, alors que la défense cherchait à établir qu’il conseillait en réalité les Chandler dans un contexte où ceux-ci étaient accusés d’extorsion.
Cette difficulté à se souvenir parut invraisemblable à certains observateurs. La famille Chandler avait rencontré Robert Shapiro à Century City, puis dans le cabinet de Feldman. Il ne s’agissait pas d’un avocat secondaire. Pourtant, June disait ne pas se rappeler clairement les discussions, ni la nature de son intervention. Sa mémoire, une fois encore, semblait précise lorsqu’il était question des privilèges offerts par Jackson, mais floue lorsqu’il s’agissait des mécanismes juridiques et financiers entourant le litige.
L’accusation avait espéré que June Chandler vienne renforcer l’ombre de 1993 dans l’esprit du jury. Mais son témoignage produisit un effet plus ambigu. Elle ne raconta pas avoir vu Michael Jackson agir de manière inappropriée avec Jordan. Elle admit avoir encouragé leur relation. Elle confirma que Jackson était devenu proche de sa famille. Elle reconnut avoir reçu de l’argent. Elle révéla ne plus parler à son fils depuis onze ans. Et elle sembla incapable de se souvenir de plusieurs éléments pourtant centraux du conflit judiciaire.
Lorsque June Chandler quitta la barre, son impact parut limité. Son élégance initiale n’avait pas suffi à effacer les zones d’ombre. Les jurés, notamment plusieurs femmes, semblaient peu convaincus. La défense n’avait pas totalement démonté l’affaire Chandler, mais elle avait réussi à faire apparaître autre chose : une mère séduite par l’univers Jackson, une famille entrée dans un monde de luxe, un père possiblement obsédé par l’argent, un règlement civil massif, puis une mémoire devenue soudain très incertaine dès que les questions touchaient aux motivations financières.
Le fantôme de 1993, censé accabler Michael Jackson, venait ainsi de réapparaître devant le jury. Mais au lieu d’offrir une preuve nette, il apportait son lot de silences, d’oublis, d’avantages matériels et de soupçons non résolus.