
À la fin de l’audience du jeudi 4 mars, interrogé sur le témoignage de Davellin Arvizo, Michael Jackson lâcha un mot aux journalistes : « frustrant ». Ce serait l’un de ses derniers commentaires directs à la presse pendant le procès. Thomas Mesereau, son avocat, voyait d’un très mauvais œil la proximité des médias avec l’affaire. À ses yeux, beaucoup n’étaient pas là pour comprendre le dossier, mais pour exploiter les maladresses, les étrangetés et les failles publiques de Jackson.
Quelques jours plus tard, cette intuition allait se vérifier avec une violence spectaculaire. Le « jour du pyjama » survint au moment où Gavin Arvizo, l’accusateur principal, devait témoigner. Avant lui, sa sœur Davellin et son frère Star avaient déjà comparu. Tous deux avaient reconnu avoir menti par le passé, tout en affirmant qu’ils avaient été forcés à dire du bien de Michael Jackson. Star, surtout, avait livré une version des abus présumés qui serait ensuite contredite par Gavin lui-même. Entre aveux de mensonge, récits fluctuants et contradictions internes, le témoignage des Arvizo commençait à troubler le jury.
Dans la salle d’audience, Michael Jackson semblait physiquement éprouvé par ces accusations. Entendre ces enfants, qu’il avait autrefois aidés, affirmer qu’ils avaient été ses victimes le rendait visiblement malade. Le jour où Gavin devait prendre la parole, Jackson ne se rendit pas directement au tribunal. Il passa d’abord par un hôpital voisin pour consulter un médecin. Mesereau demanda au juge Rodney Melville un aménagement. Le juge refusa.
Melville exigea que Jackson se présente au tribunal dans l’heure, sous peine d’arrestation et d’incarcération. L’artiste arriva donc précipitamment, l’air épuisé, vêtu d’une veste et d’un pantalon de pyjama. Pour ceux qui connaissaient la situation, il ne s’agissait ni d’une provocation, ni d’un coup médiatique, ni d’un manque de respect envers la Cour. Le jury, d’ailleurs, n’en vit presque rien : lorsque les jurés entrèrent dans la salle, Jackson était déjà assis à la table de la défense, visible seulement à partir de la taille.
Mais les caméras, elles, virent tout. Les images de Michael Jackson en pyjama firent le tour du monde. Elles s’affichèrent en une de grands journaux, dont le New York Times, et envahirent les journaux télévisés américains. Pendant plusieurs jours, la tenue de Jackson éclipsa le fond du procès. L’affaire pénale continuait, les témoignages s’accumulaient, les contradictions se multipliaient ; mais l’opinion publique ne retenait qu’une silhouette : celle d’une pop star arrivant au tribunal en pyjama.
Ce moment devint un raccourci médiatique idéal. Pour beaucoup de commentateurs, il confirmait l’image d’un homme instable, extravagant, incapable de se conformer aux codes élémentaires d’un procès criminel. En réalité, il illustrait surtout la manière dont chaque incident lié à Jackson, même médical ou circonstanciel, pouvait être immédiatement transformé en symbole d’étrangeté.
Pendant ce temps, le témoignage de Star Arvizo soulevait des questions beaucoup plus importantes que la tenue de l’accusé. Lors du contre-interrogatoire mené par Mesereau, le jeune garçon fut confronté à une ancienne déposition liée à une plainte civile déposée par sa famille contre J.C. Penney. Il admit avoir déjà menti sous serment. L’affaire remontait à 1998 : Gavin avait pris un vêtement dans un magasin, selon la famille pour « faire une blague » à son père. Les agents de sécurité avaient suivi les Arvizo sur le parking, où Star avait affirmé avoir vu sa mère battue, touchée de manière sexuelle et agressée.
Sous les questions de Mesereau, Star reconnut avoir menti dans cette affaire sur plusieurs points. Il admit avoir fait de fausses déclarations en affirmant que ses parents ne se disputaient jamais. Il admit aussi avoir menti en disant que son père ne le frappait pas. Pris dans sa propre déposition, il tenta de se réfugier derrière le temps écoulé : cela s’était passé il y a longtemps.
Cette séquence affaiblissait considérablement sa crédibilité. Pourtant, le cœur de son témoignage portait sur des accusations beaucoup plus graves. Interrogé par Tom Sneddon, Star avait affirmé avoir vu Michael Jackson abuser de Gavin à deux reprises. Il déclara également que Jackson leur avait montré des magazines pornographiques, leur avait donné du vin et avait simulé devant eux un acte sexuel avec un mannequin.
Le contre-interrogatoire fit apparaître une chronologie troublante. Star admit qu’il n’avait pas parlé à la police de pornographie, d’alcool ou d’abus sexuels avant que sa famille ne rencontre l’avocat Larry Feldman, déjà connu pour avoir représenté Jordie Chandler dans l’affaire de 1993. Star expliqua que Feldman avait conseillé à la famille de consulter un spécialiste au sujet des abus présumés. Peu après, les Arvizo rencontrèrent le psychologue Stanley Katz, lui aussi associé au dossier Chandler. Ce n’est qu’après ces échanges que la famille se tourna vers la police.
Mesereau souligna donc que les accusations avaient pris forme après le passage par les mêmes figures juridiques et psychologiques que dans l’affaire Chandler. Pour la défense, ce point était essentiel : il permettait de suggérer une construction progressive du récit accusatoire plutôt qu’une révélation spontanée.
Lorsque Mesereau entra dans le détail des abus présumés, le témoignage de Star devint encore plus instable. L’avocat lui demanda s’il avait déclaré à Stanley Katz que Michael Jackson avait posé sa main sur l’entrejambe de Gavin. Star répondit oui. Mais lorsque Mesereau lui demanda s’il avait dit que Jackson masturbait Gavin, Star corrigea : selon lui, Jackson ne masturbait pas son frère, il le touchait seulement. La nuance était majeure. La veille, pourtant, son témoignage avait laissé entendre quelque chose de plus explicite.
La confusion se poursuivit. Mesereau évoqua une autre version dans laquelle Star aurait parlé de Michael frottant son sexe contre les fesses de Gavin. Star nia. L’avocat proposa de lui montrer le témoignage de Stanley Katz devant le grand jury pour lui rafraîchir la mémoire. Star refusa. Le jeune garçon semblait reculer à mesure que les questions devenaient précises. Aux yeux de la défense, il paraissait adapter son récit en temps réel.
Mesereau tenta aussi d’établir que Star avait des ambitions de spectacle. Le jeune garçon nia avoir dit à Michael Jackson qu’il voulait devenir acteur. Pourtant, il avait suivi des cours de danse, des cours de théâtre, et avait même animé une vidéo tournée à Neverland. Dans cette vidéo, le jury le vit jouer le guide touristique du ranch, enthousiaste, très à l’aise devant la caméra, presque en situation d’audition. Star affirma que cette vidéo ne l’intéressait pas vraiment, comme s’il avait simplement rendu service.
L’avocat de la défense aborda ensuite l’accès des enfants à la maison de Michael Jackson. Star reconnut que lui et Gavin avaient obtenu les codes d’alarme de Neverland et qu’ils étaient entrés dans la maison principale « des centaines de fois ». Une fois ces codes connus, ils pouvaient accéder à de nombreuses pièces, y compris la chambre de Jackson. Cette déclaration surprit le jury. Elle renforçait la thèse de la défense : les enfants circulaient dans la propriété avec une grande liberté, parfois sans que Michael Jackson soit présent.
Mesereau évoqua ensuite un incident au cours duquel Star et Gavin auraient été surpris en train de boire du vin dans la cave de Michael Jackson en l’absence de celui-ci. Star nia catégoriquement. Il admit néanmoins que les deux frères savaient où se trouvait la clé de la cave à vin. Des employés de Neverland viendraient plus tard affirmer avoir vu Star consommer de l’alcool sans que Jackson soit dans les environs, notamment en en ajoutant à un milk-shake.
Star nia également avoir fouillé dans les armoires ou les tiroirs de Michael Jackson. Il reconnut pourtant que Gavin et lui avaient déjà été trouvés endormis dans la chambre de Jackson alors que celui-ci n’était pas sur la propriété. Là encore, la défense cherchait à montrer que la présence des enfants dans cet espace ne prouvait pas nécessairement une invitation ou un comportement suspect de Jackson.
L’un des moments les plus marquants survint lorsque Mesereau sortit une valise remplie de magazines pornographiques. Star affirma reconnaître certains titres comme ceux que Jackson leur aurait montrés. L’avocat lui présenta notamment un numéro de Barely Legal. Star confirma que c’était bien ce magazine. Puis Mesereau lui montra la date de publication: août 2003, soit plusieurs mois après que les Arvizo eurent quitté Neverland pour de bon. Le témoignage venait de rencontrer un obstacle matériel impossible à ignorer.
Mesereau s’intéressa aussi à un détail apparemment mineur, mais révélateur : le surnom « Blowhole », que Star avait griffonné sur la couverture du livre d’or de Neverland. Star admit avoir inventé lui-même ce surnom. Pour les observateurs, l’épisode était déconcertant. Le livre contenait des messages de remerciement signés par des célébrités et des invités de marque. L’idée qu’un enfant puisse abîmer un tel objet personnel sans en paraître affecté renforçait l’image d’un comportement désinvolte, voire irrespectueux.
La défense présenta ensuite plusieurs cartes et mots écrits par les Arvizo à Michael Jackson. L’une d’elles, adressée pour la fête des pères, appelait Michael leur « super, super meilleur ami » et le remerciait d’être leur famille. Une autre déclarait que même si leurs cœurs se brisaient en minuscules morceaux, ils continueraient à l’aimer et à avoir besoin de lui, parce qu’il les guérissait d’une manière particulière.
Star minimisa ces écrits. Il affirma avoir rédigé certaines cartes à l’âge de dix ans sans croire un mot de ce qu’il écrivait, expliquant même avoir copié des phrases à partir d’une carte achetée par sa grand-mère dans un supermarché. Tout au long de son témoignage, il tenta d’effacer l’idée que les Arvizo avaient considéré Michael Jackson comme un membre de leur famille. Il nia que Jackson ait été une figure paternelle, alors qu’il avait affirmé le contraire dans au moins deux enregistrements : l’interview réalisée par Brad Miller le 16 février 2003 et la vidéo de réponse tournée quelques jours plus tard.
Cette vidéo de réponse allait devenir l’un des éléments les plus embarrassants pour la famille Arvizo. Diffusée et rediffusée pendant le procès, elle montrait Janet, Gavin, Star et Davellin en train de faire l’éloge de Michael Jackson. Ils y affirmaient qu’il était comme un membre de leur famille, qu’il les avait aidés lorsque personne d’autre ne se souciait d’eux, qu’il avait été généreux, bienveillant et protecteur. Au procès, les Arvizo soutinrent que cette vidéo n’était qu’un tissu de mensonges dictés par l’entourage de Jackson.
Mais cette explication posait problème. Dans la vidéo, les enfants semblaient calmes, bien habillés, disciplinés, visiblement guidés par leur mère, mais pas terrorisés. Ils parlaient de Michael Jackson avec chaleur et reconnaissance. Star regardait la caméra et affirmait que Jackson était pour eux comme un membre de la famille. Tous répétaient leur gratitude. Tous donnaient l’image d’un lien affectif fort.
La contradiction était donc brutale. D’un côté, les Arvizo affirmaient désormais que leurs louanges avaient été forcées. De l’autre, ils avaient multiplié, avant les accusations, les déclarations écrites, filmées et enregistrées décrivant Michael Jackson comme un protecteur, presque comme un père. Plus le procès avançait, plus la défense parvenait à installer une question centrale : si tout cela était faux, quand la famille Arvizo disait-elle la vérité ?
L’attitude collective de la famille devant le tribunal ajoutait à la confusion. Davellin, Star, Gavin et Janet affirmèrent tous ne jamais avoir vraiment discuté entre eux de l’affaire Michael Jackson. Ils affirmèrent tous que la vidéo de réponse ne reflétait pas leurs sentiments réels. Janet alla jusqu’à nier que Michael ait véritablement aidé son fils, malgré les nombreuses traces antérieures de reconnaissance. Cette uniformité dans la négation finissait par paraître moins spontanée que stratégique.
Ainsi, pendant que les médias se concentraient sur le pyjama de Michael Jackson, le tribunal examinait des contradictions autrement plus décisives. Star Arvizo avait reconnu avoir menti sous serment dans une autre affaire. Il avait donné des versions variables des abus présumés. Il avait identifié un magazine publié après son départ de Neverland comme une preuve qu’il aurait vue auparavant. Il avait nié des ambitions artistiques contredites par des images. Il avait tenté de minimiser des cartes affectueuses et des déclarations filmées où sa famille présentait Jackson comme un bienfaiteur.
Le « jour du pyjama » offrit aux médias une image facile. Le contre-interrogatoire de Star Arvizo, lui, offrait au jury une question beaucoup plus difficile : pouvait-on condamner Michael Jackson sur la base d’un récit aussi mouvant, porté par des témoins dont les déclarations précédentes contredisaient si frontalement les accusations formulées à la barre?