Victor Gutierrez : l’homme qui voulait écrire l’affaire Michael Jackson avant qu’elle n’existe

Dans l’affaire Jordan Chandler, il y a les dates que tout le monde retient : l’été 1993, l’ouverture de l’enquête, les perquisitions, le règlement civil, puis l’absence de procès pénal. Mais derrière cette chronologie officielle, un autre nom circule, plus discret, moins connu du grand public, et pourtant central dans la construction médiatique du soupçon autour de Michael Jackson : Victor Gutierrez.

Son nom ne dit presque rien à ceux qui ont suivi l’affaire de loin. Il n’était ni procureur, ni policier, ni membre de la famille Chandler. Il n’était pas non plus un témoin direct d’un fait criminel établi. C’était un journaliste indépendant, un homme de réseaux, de tabloïds, de confidences invérifiables, de récits obscurs transmis d’un média à l’autre. Et c’est précisément pour cela que son rôle mérite d’être regardé de près. Car dans une affaire où Michael Jackson n’a jamais été condamné, où aucune inculpation pénale n’a été prononcée en 1993-1994, une question demeure : qui a fabriqué l’atmosphère dans laquelle le public a fini par le juger coupable avant même qu’un tribunal ne puisse l’entendre ?

Pour comprendre le rôle de Gutierrez, il faut revenir au début. L’affaire Chandler ne naît pas, à l’origine, dans un poste de police. Elle commence en mai 1992, lorsque Michael Jackson rencontre Jordan Chandler et sa famille après une panne de voiture à Los Angeles. Le beau-père de Jordan, David Schwartz, possède l’agence de location où Jackson se rend. Il lui propose une voiture gratuite en échange d’un appel à Jordan, grand admirateur du chanteur. Jackson accepte. Pendant plusieurs mois, le contact reste ponctuel : environ huit à dix appels entre mai 1992 et janvier 1993, selon les souvenirs des Chandler, avec June Chandler présente pendant les conversations.

Ce premier élément est capital. Il place immédiatement Michael Jackson dans une position différente de celle que la presse sensationnaliste construira ensuite. Il n’arrive pas seul dans la vie de Jordan. Il y est introduit par les adultes. Il est appelé, sollicité, puis intégré à un cercle familial qui, au départ, ne le présente pas comme une menace. En février 1993, Jordan, sa mère et sa sœur se rendent à Neverland. En mars, la famille le rejoint à Las Vegas. En mai, elle accompagne Jackson à Monaco, puis à Paris et Eurodisney. Ce n’est pas une relation cachée dans un décor clandestin : c’est une proximité visible, accompagnée, acceptée par la mère de Jordan et observée par son entourage.

Puis, au printemps 1993, Evan Chandler, père biologique de Jordan, entre plus directement dans le récit. Le 20 mai, il rencontre Michael Jackson chez June Chandler. Le lendemain, Jackson l’invite dans son appartement de Century City. Les 22 et 23 mai, Evan invite à son tour Jackson à passer le week-end chez lui avec Jordan et une partie de sa propre famille. Quelques jours plus tard, un tabloïd publie un article sur la “famille secrète” de Michael Jackson ; selon la chronologie disponible, cette histoire aurait été vendue par quelqu’un du côté Chandler. Déjà, avant même l’accusation officielle, la relation Jackson-Chandler glisse du privé vers le spectacle médiatique.

C’est ici que la mécanique change. Fin mai, Evan Chandler aurait commencé à nourrir des “soupçons”. Le 13 juin, il consulte l’avocat Barry Rothman. Le 8 juillet, David Schwartz enregistre plusieurs conversations téléphoniques avec Evan, au cours desquelles ce dernier évoque un plan pour “détruire” Michael Jackson si celui-ci ne communique pas avec lui et ne lui donne pas ce qu’il veut. Le lendemain, Anthony Pellicano, enquêteur privé travaillant pour l’avocat de Jackson, interroge Jordan hors de la présence de Michael Jackson. Selon Pellicano, Jordan nie alors tout attouchement ou comportement inapproprié et affirme que son père veut de l’argent.

Le basculement intervient ensuite à une vitesse stupéfiante. Le 14 juillet 1993, Evan Chandler et Barry Rothman consultent un psychiatre, Mathis Abrams, en lui présentant une situation hypothétique. Sans avoir rencontré ni l’enfant ni Michael Jackson, le médecin rédige une lettre indiquant qu’un soupçon raisonnable pourrait exister. Le 16 juillet, selon la version de la famille Chandler, Jordan aurait “avoué” à son père. Le 4 août, une réunion se tient avec Michael Jackson, Evan Chandler, Jordan Chandler et Anthony Pellicano ; plus tard dans la journée, Evan Chandler et Barry Rothman auraient demandé 20 millions de dollars pour ne pas aller aux autorités ni rendre les accusations publiques. Le 17 août, Jordan formule des accusations détaillées devant Mathis Abrams, déclenchant l’enquête criminelle.

Pendant que cette affaire se met en place, Victor Gutierrez n’est jamais très loin de l’écosystème qui va l’alimenter. Selon l’article qui lui est consacré, il travaillait depuis plusieurs années sur Michael Jackson avant que l’affaire Chandler n’éclate publiquement. Il affirme s’être intéressé à Jordan Chandler en voyant le garçon apparaître aux côtés de Jackson lors d’événements médiatisés, notamment au moment des World Music Awards de Monaco. Plus troublant encore : dès les premiers jours de l’enquête officielle, Gutierrez est interrogé par la police. Un article de presse de l’époque indique qu’il fait partie des premières personnes entendues après l’ouverture de l’affaire, et qu’il affirme avoir interviewé pour son livre certains enfants que la police cherchait elle aussi à interroger.

Cela ne prouve pas, à lui seul, qu’il a inventé les accusations Chandler. Il faut être rigoureux : aucune preuve publique définitive ne permet d’affirmer qu’il en est l’auteur direct. Mais les faits établissent autre chose, déjà suffisamment grave : Gutierrez évolue dans les marges de l’affaire, fréquente des personnes qui graviteront ensuite autour des accusations, alimente des journalistes, apparaît comme “source” auprès de médias puissants et finit par imposer une vision de Michael Jackson qui survivra longtemps à l’absence de condamnation pénale.

Son véritable coup d’éclat survient en janvier 1995, après le règlement civil de l’affaire Chandler. Diane Dimond annonce à la radio qu’une enquête aurait été rouverte contre Michael Jackson à cause d’une supposée cassette vidéo de vingt-sept minutes montrant le chanteur en train d’abuser d’un mineur. La description est saisissante. Elle est aussi dévastatrice. Mais il y a un problème : Dimond n’a pas vu cette cassette. Son information vient d’une source. Cette source, révélée ensuite à la télévision, s’appelle Victor Gutierrez.

La cassette n’existe pas. Elle ne sera jamais produite. La mère de l’enfant supposément concerné démentira formellement. Michael Jackson poursuit Gutierrez, Dimond et plusieurs entités médiatiques. En 1998, un jury de Los Angeles ordonne à Gutierrez de payer 2,7 millions de dollars à Jackson, après qu’il n’a pas été capable de prouver l’existence de la vidéo qu’il prétendait avoir vue. Le détail est essentiel : dans l’histoire publique de Michael Jackson, cette accusation de cassette a laissé une trace. Dans la réalité judiciaire, elle s’est effondrée.

Mais le mal était fait. Une rumeur, même fausse, possède une force particulière lorsqu’elle touche un homme déjà fragilisé par une accusation précédente. Elle n’a pas besoin d’être prouvée pour contaminer l’imaginaire collectif. Elle circule, s’imprime, réapparaît par fragments. Dans le cas de Michael Jackson, Gutierrez avait compris le fonctionnement le plus brutal de la presse à scandale : lancer une image suffisamment violente pour qu’elle continue d’exister même après son démenti.

Son livre publié en 1996 pousse cette logique encore plus loin. Il y développe un récit sexuel autour de Michael Jackson et Jordan Chandler, prétendant s’appuyer sur un journal intime de Jordan. Or, selon l’article étudié, les Chandler eux-mêmes auraient affirmé que Jordan n’avait jamais tenu un tel journal. Aucun document de ce type n’a été produit comme preuve dans l’enquête. Cela signifie que l’un des textes les plus utilisés pour nourrir la légende noire de Michael Jackson repose, au minimum, sur une base extrêmement contestée.

Plus dérangeant encore : ce livre ne se contente pas d’accuser Michael Jackson. Il romantise l’histoire qu’il prétend raconter. Il présente ce qui, juridiquement et moralement, devrait être décrit comme une violence sur mineur si les faits étaient avérés, comme une sorte de relation amoureuse. Le texte original relève aussi que l’ouvrage remercie une organisation pédophile dans ses pages liminaires et que Gutierrez a tenu, dans différents entretiens, des propos où il présentait certaines relations entre adultes et mineurs comme “mal comprises” par la société. Sur ce point, l’affaire devient encore plus inquiétante : ce qui est présenté au public comme une enquête sur Michael Jackson semble parfois relever d’un récit militant, orienté, contaminé par une vision profondément malsaine de l’enfance et du consentement.

Voilà ce qui rend son rôle si important. Gutierrez ne se contente pas de rapporter une affaire. Il contribue à lui donner une mythologie. Il transforme un dossier déjà complexe en roman noir, avec ses scènes, ses insinuations, ses confidences invérifiables, ses témoins périphériques et ses détails impossibles à contrôler. Il devient, pour certains journalistes, un fournisseur de matière première. Et cette matière première sera rarement traitée avec la prudence qu’elle exigeait.

Son influence ne s’arrête pas aux médias. Plusieurs personnes qui apparaîtront plus tard dans le dossier Michael Jackson ont eu des contacts avec lui. Des anciens employés de Jackson, utilisés ensuite par l’accusation en 2005 pour tenter d’établir des comportements antérieurs, reconnaîtront avoir parlé à Gutierrez. Ralph Chacon, Kassim Abdool et Adrian McManus font partie de ces noms. Blanca Francia, ancienne employée de Jackson, est également présentée comme l’une des personnes avec lesquelles Gutierrez avait noué des liens. Or ces témoins périphériques joueront un rôle considérable dans la tentative de construire, contre Michael Jackson, une image répétitive, une prétendue habitude, une atmosphère.

Ce point doit être lu en parallèle avec la chronologie de 1993. Après les premières accusations de Jordan Chandler, les enquêteurs interrogent des dizaines d’enfants ayant passé du temps avec Michael Jackson. Selon la chronologie, aucun ne corrobore l’histoire de Jordan. Tous disent n’avoir rien vu ni subi d’inapproprié. Les perquisitions menées à Neverland, à Century City et dans une chambre d’hôtel à Las Vegas ne produisent pas non plus les éléments attendus. Un article de presse cité dans la chronologie indique alors que les objets saisis ne permettent pas de soutenir un dépôt d’accusation criminelle.

Dans ce vide probatoire, les témoins périphériques deviennent précieux pour l’accusation et pour les médias. Quand les preuves matérielles manquent, on cherche des récits. Quand les récits directs ne suffisent pas, on cherche d’autres garçons, d’autres anciens employés, d’autres souvenirs. C’est dans cette zone que Gutierrez prospère : celle où la rumeur peut se déguiser en enquête et où l’insinuation peut prendre l’apparence d’un dossier.

L’exemple de Blanca Francia illustre cette dérive. Ancienne employée de Jackson, elle apparaît en décembre 1993 dans une émission à scandale pour affirmer avoir vu des comportements inappropriés. Elle n’avait auparavant rien signalé aux autorités. Lors du procès de 2005, elle admettra avoir été payée 20 000 dollars pour cette interview, soit l’équivalent de son salaire annuel de l’époque. Ce genre de détail ne suffit pas à tout disqualifier automatiquement, mais il oblige à regarder l’environnement médiatique de l’affaire avec une extrême méfiance.

Car l’affaire Chandler n’est pas seulement une affaire d’accusation. C’est aussi une affaire de circulation : circulation d’histoires, de documents, de rumeurs, de récits vendus, de déclarations médiatiques, de fuites et de livres annoncés. Après le règlement civil de janvier 1994, l’enquête pénale continue. Le règlement ne constitue pas un aveu de culpabilité et n’empêche pas Jordan Chandler de témoigner dans une procédure criminelle. Pourtant, dans l’opinion publique, beaucoup retiendront l’inverse. Ils confondront accord civil et aveu. Ils oublieront que les deux grands jurys de Los Angeles et Santa Barbara se sépareront sans inculper Michael Jackson. Ils oublieront que Jordan Chandler refusera ensuite de témoigner. Ils oublieront que les procureurs annonceront en septembre 1994 qu’aucune charge ne peut être déposée, tout en reconnaissant la présomption d’innocence de Jackson.

C’est précisément dans cet écart entre le droit et la perception que Gutierrez devient un personnage décisif. Le droit exige des preuves. Les tabloïds, eux, exigent des images. Le droit demande un témoignage sous serment. La télévision préfère un récit spectaculaire. Le droit peut dire : “aucune charge n’est déposée.” La rumeur, elle, répond : “mais il y a sûrement quelque chose.” Michael Jackson a été broyé dans cet espace-là.

Le plus frappant, au fond, n’est pas seulement que Gutierrez ait été condamné à payer des dommages à Michael Jackson pour une histoire invérifiable. C’est que, malgré cette faillite majeure de crédibilité, son empreinte ait continué à hanter le dossier. Des journalistes l’ont utilisé. Des émissions l’ont consulté. Des récits médiatiques se sont nourris de son travail. Même lorsque ses affirmations les plus explosives s’effondraient, l’atmosphère qu’il avait contribué à installer restait intacte.

L’affaire Chandler est souvent racontée comme le moment où la vie de Michael Jackson aurait basculé à cause d’une seule accusation. C’est incomplet. Elle bascule aussi parce qu’autour de cette accusation se met en place une industrie : avocats, tabloïds, anciens employés, fuites, livres, émissions, experts autoproclamés, sources non vérifiées. Victor Gutierrez n’est pas un simple figurant de cette industrie. Il en est l’un des symboles les plus troublants.

Il faut donc le dire clairement : défendre Michael Jackson dans ce dossier ne consiste pas à fermer les yeux sur la gravité des accusations. Cela consiste à ouvrir les yeux sur la manière dont elles ont été construites, amplifiées et exploitées. Cela consiste à distinguer une enquête judiciaire d’un feuilleton médiatique. Cela consiste à rappeler qu’un homme peut être détruit non seulement par ce qui est prouvé contre lui, mais par ce que d’autres ont intérêt à faire croire.

Victor Gutierrez voulait écrire l’affaire Michael Jackson. Il l’a peut-être, en partie, écrite avant même qu’elle ne soit comprise. Et c’est là que réside le vertige : dans l’histoire Chandler, l’une des figures les plus influentes n’est pas un juge, pas un juré, pas un témoin fiable, pas un enquêteur irréprochable. C’est un homme dont l’une des accusations les plus sensationnelles contre Michael Jackson s’est révélée impossible à prouver, un homme condamné financièrement pour cette histoire, mais dont les récits ont continué à nourrir la machine.

Michael Jackson, lui, n’a jamais été condamné dans l’affaire Chandler. Gutierrez, en revanche, a bien été sanctionné par un jury pour une accusation qu’il n’a pas su démontrer. Cette différence devrait suffire à imposer une prudence immense. Pourtant, pendant des années, l’inverse s’est produit : le doute a été réservé aux preuves, et la confiance accordée à la rumeur.

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