
Lorsque le documentaire de Martin Bashir s’acheva dans la salle d’audience, Tom Sneddon n’avait plus de questions pour le journaliste britannique. Le film avait produit son effet : Neverland venait d’être projeté devant les jurés comme un monde à la fois fascinant, déroutant et profondément ambigu. Mais le moment le plus attendu commençait à peine. Thomas Mesereau, l’avocat de Michael Jackson, se leva pour procéder au contre-interrogatoire.
Le ton, d’abord, fut presque cordial. Mesereau demanda à Bashir s’il avait dû parler longuement avec Michael Jackson pour produire le programme que le jury venait de voir. Bashir confirma. Puis l’avocat de la défense entra immédiatement dans le cœur du sujet : Jackson avait-il signé les accords permettant le tournage sans la présence d’un avocat ? Bashir répondit que Michael Jackson avait signé deux accords sans exiger de conditions particulières, acceptant librement de participer au film.
Mais très vite, le contre-interrogatoire prit une autre direction. Mesereau voulait interroger la crédibilité professionnelle du journaliste. Il revint sur plusieurs plaintes déposées contre Bashir en Angleterre pour ses pratiques journalistiques. Le journaliste reconnut que trois plaintes avaient été formulées. Deux, selon lui, avaient été retirées. La troisième avait été maintenue. Elle portait notamment sur un manque d’impartialité, sur le fait de ne pas avoir représenté un sujet dans sa globalité. C’était précisément le reproche que Michael Jackson et sa défense adressaient à Living with Michael Jackson.
Dans la salle, le malaise devint perceptible. Bashir ne semblait pas s’attendre à ce que l’avocat de la défense connaisse ces épisodes peu flatteurs de sa carrière. Il tenta d’en minimiser la portée, rappelant que l’organisme britannique concerné n’était pas une juridiction. Mais le message de Mesereau était clair : le documentaire présenté au jury n’était pas l’œuvre neutre d’un observateur désintéressé. Il émanait d’un journaliste dont les méthodes avaient déjà été contestées.
L’avocat chercha ensuite à établir comment Bashir avait gagné la confiance de Michael Jackson. Il voulait montrer que le journaliste avait multiplié les promesses, les compliments et les encouragements pour obtenir un accès total à l’univers de la star. Mais Mesereau se heurta aussitôt à un mur juridique : Theodore Boutrous, avocat de Bashir et d’ABC News, intervint à répétition pour invoquer la loi-bouclier californienne et le premier amendement. Selon cette ligne de défense, Bashir ne pouvait être contraint de répondre à certaines questions relatives à son travail journalistique.
La présence de Boutrous disait l’importance de l’enjeu. Avocat réputé dans les dossiers médiatiques sensibles, il ne représentait pas seulement Bashir. ABC News, employeur du journaliste, avait diffusé le documentaire aux États-Unis peu après sa diffusion britannique. Derrière la protection de Bashir se jouaient aussi les intérêts des grands réseaux américains, attachés à préserver les droits des journalistes et à éviter que les méthodes de fabrication d’un reportage soient exposées au tribunal.
Mesereau savait que Bashir ne souhaitait pas témoigner. Avant le procès, le journaliste avait tenté d’éviter sa comparution, demandant au juge Rodney Melville de rejeter la requête de l’accusation qui voulait l’appeler à la barre. Cette demande avait été rejetée. Bashir se retrouvait donc dans une position paradoxale : convoqué comme témoin par l’accusation, mais protégé, question après question, contre le contre-interrogatoire de la défense.
Mesereau tenta une première percée. Il demanda à Bashir si, dans le documentaire, Michael Jackson affirmait que rien de sexuel ne s’était produit dans son lit. Bashir reconnut que c’était exact. L’avocat voulut alors savoir si, pour obtenir cette déclaration, Bashir avait flatté Jackson, lui disant par exemple qu’il était sous-estimé. L’objection de Boutrous fut rejetée par le juge. Mais Bashir refusa tout de même de répondre, invoquant son privilège journalistique et la loi-bouclier.
À partir de ce moment, le contre-interrogatoire prit une dimension presque théâtrale. Mesereau posait ses questions ; Boutrous objectait ; le juge tranchait ; Bashir refusait. L’avocat de Jackson demanda si Bashir avait écrit à l’assistant de la star pour dire qu’il souhaitait filmer Michael entouré d’une cinquantaine d’enfants, afin de montrer comment sa propriété pouvait apporter un peu de lumière à leur vie. Objection. Il demanda si Bashir avait voulu faire venir Macaulay Culkin à Neverland pour le filmer. Objection. Il demanda si Bashir avait décrit les paysages de Neverland comme une invitation à retrouver l’enfance. Nouvelle objection.
La mécanique était frustrante, mais elle produisait malgré tout un effet. Même lorsque Bashir ne répondait pas, les questions de Mesereau exposaient au jury une hypothèse : le journaliste aurait obtenu la confiance de Jackson en validant précisément ce qui allait ensuite être retourné contre lui. Son amour des enfants, son imaginaire de Neverland, son désir de créer une Journée mondiale des enfants, son engagement humanitaire, sa candeur artistique.
Mesereau insista. Il demanda si Bashir avait dit à Jackson que ses chansons avaient accompagné une partie de sa vie sentimentale. Objection. Il demanda si Bashir avait approuvé son idée de créer une Journée mondiale des enfants. Objection. Il demanda si le journaliste avait prétendu pouvoir organiser une rencontre avec Kofi Annan, alors secrétaire général des Nations unies, ou un voyage en Afrique destiné à venir en aide aux enfants atteints du sida. Objection encore.
La scène devenait difficile à suivre pour les jurés. Le langage juridique, les refus répétés, les invocations du premier amendement et de la loi-bouclier donnaient au témoignage un aspect opaque. Mais une impression se formait : Bashir, qui avait obtenu un accès exceptionnel à Michael Jackson, refusait désormais d’expliquer comment cet accès avait été obtenu.
Mesereau essaya de contourner l’obstacle par tous les angles possibles. Il demanda directement si Bashir avait l’intention de répondre aux questions portant sur les promesses faites à Michael Jackson, sur la manière dont il avait obtenu l’entretien, sur les méthodes utilisées pour convaincre la star de coopérer gratuitement à un film britannique. Theodore Boutrous intervint de nouveau pour signaler que le journaliste ne répondrait pas. Bashir fut finalement dispensé, même s’il pouvait théoriquement être rappelé plus tard.
Pendant la pause de l’après-midi, Michael Jackson répondit brièvement à un journaliste qui lui demandait comment il se sentait. Sa réponse fut courte : il était en colère. Ce fut l’une des dernières fois où il accepta de s’exprimer devant la presse pendant le procès.
Même sans aveu direct de Bashir, Mesereau avait atteint une partie de son objectif. Le jury avait entendu les questions. Il avait vu le journaliste refuser d’y répondre. Il avait compris que la défense soupçonnait Bashir d’avoir donné à Michael Jackson une image rassurante de son projet pour l’amener à s’exposer. Le journaliste aurait misé sur sa proximité avec la princesse Diana, sur ses compliments, sur sa connaissance de la musique de Jackson, sur son admiration affichée pour son engagement en faveur des enfants.
La défense disposait surtout d’un atout plus concret : les images non diffusées du documentaire. Pendant le tournage, Michael Jackson avait demandé à son propre caméraman de filmer les échanges avec Bashir. Ces rushes existaient. Puisque le juge avait autorisé l’accusation à présenter le documentaire monté comme pièce à conviction, la défense allait pouvoir introduire les images brutes permettant de montrer ce qui avait été coupé, déplacé ou sorti de son contexte.
Ces images inédites allaient devenir l’un des éléments majeurs du dossier de la défense. Elles permettraient au jury de voir Michael Jackson sans le filtre du montage de Bashir : plus spontané, plus candide, plus vulnérable. Pendant deux heures trente, les jurés pourraient entendre Jackson s’exprimer directement, sans voix off accusatrice, sans musique orientant l’émotion, sans cadrage destiné à transformer chaque étrangeté en menace. Plusieurs jurés expliqueraient plus tard que ces images les avaient aidés à réfléchir autrement à la personnalité de Jackson et à son rapport aux enfants.
Après Bashir, l’accusation appela Ann Marie Kite, chargée de relations publiques brièvement engagée dans l’équipe de gestion de crise de Jackson après la diffusion de Living with Michael Jackson. Son témoignage devait appuyer l’accusation de complot : selon le procureur adjoint Gordon Auchincloss, Michael Jackson et certains de ses associés auraient tenté de garder la famille Arvizo sous contrôle à Neverland et de la contraindre à participer à une vidéo de réponse favorable à la star.
Ann Kite expliqua avoir été recrutée le 9 février 2003 pour contribuer à « ressusciter » l’image publique de Jackson après le documentaire de Bashir. Mais son profil souleva rapidement des questions. Elle n’avait presque aucune expérience dans la communication de crise auprès de célébrités. Elle fut licenciée six jours seulement après son embauche. Son rôle, présenté comme important par l’accusation, semblait en réalité périphérique et très bref.
Son témoignage révéla surtout le chaos qui entourait Michael Jackson à cette période. L’artiste lui-même ne paraissait pas directement impliqué dans la gestion de la crise médiatique. Il laissait son entourage agir, alors même que les conséquences du documentaire devenaient catastrophiques. Ann Kite rendait compte non pas à Jackson, qu’elle n’avait jamais rencontré, mais à plusieurs membres de son équipe, notamment Ronald Konitzer, Marc Shaffel et Mark Geragos.
Kite expliqua qu’elle souhaitait établir un plan d’attaque contre la mauvaise presse. Elle estimait que la situation devait être traitée immédiatement, car le documentaire Bashir avait déclenché une spirale médiatique dangereuse. Le site The Smoking Gun, lié à Court TV, avait notamment publié des documents relatifs à l’accord civil conclu avec Jordie Chandler, ramenant dans l’espace public les accusations de 1993. La crise n’était plus seulement télévisuelle : elle s’étendait à Internet, aux tabloïds, aux chaînes d’information et aux plateaux d’experts.
La chargée de relations publiques voulait que Michael Jackson parle lui-même, qu’il montre au monde qui il était. Mais Jackson n’avait visiblement aucune intention de s’exposer davantage. À la place, il s’était engagé avec Fire Mountain Corporation et le producteur Marc Shaffel dans la réalisation d’une vidéo de réponse destinée à Fox. Cette émission, intitulée The Michael Jackson Interview: The Footage You Were Never Meant to See, devait inclure les images brutes du tournage avec Bashir, ainsi que des témoignages favorables, notamment ceux de Debbie Rowe et de la famille Arvizo.
Selon Kite, cette réponse vidéo arrivait trop tard. Les premières soixante-douze heures de couverture négative avaient déjà installé un récit difficile à renverser. Elle voulait une réaction immédiate. Le 13 février 2003, affirma-t-elle, Marc Shaffel l’appela dans un état d’extrême nervosité pour lui dire que Janet Arvizo avait quitté Neverland avec ses enfants. Plus tard, il l’aurait rappelée pour lui dire que la situation était « sous contrôle » et que la famille était revenue au ranch.
Cette formulation inquiéta Ann Kite. Elle déclara avoir demandé à David LeGrand, son ancien compagnon et membre de l’équipe juridique de Jackson, si les Arvizo avaient été « pourchassés comme des chiens » puis ramenés à Neverland. LeGrand aurait refusé de répondre clairement. Kite rapporta aussi qu’il avait évoqué l’existence d’un enregistrement destiné à discréditer Janet Arvizo, en des termes particulièrement crus. Selon elle, Ronald Konitzer lui aurait ensuite assuré que « la situation » avait été réglée.
Ces éléments servaient l’accusation : ils suggéraient une équipe en état de panique, soucieuse de contrôler les Arvizo, potentiellement prête à les manipuler ou à les discréditer. Kite raconta aussi qu’elle avait été invitée à s’exprimer dans Access Hollywood pour défendre Jackson, avant que Mark Geragos n’intervienne pour faire reporter l’interview. Le lendemain, elle se serait rendue dans les bureaux du cabinet Geragos & Geragos, où l’on aurait voulu lui faire signer un accord de confidentialité. Elle refusa, estimant que l’objectif était de la faire taire. Peu après, elle fut licenciée par e-mail.
Mais le contre-interrogatoire de Mesereau affaiblit considérablement la portée de son témoignage. L’avocat établit rapidement qu’Ann Kite n’avait jamais rencontré Michael Jackson, ne lui avait jamais parlé, n’avait jamais parlé à la famille Arvizo et n’était jamais allée à Neverland. Elle avait travaillé avec l’équipe de Jackson pendant moins d’une semaine. Son contrat ne semblait pas même lier directement son travail à Michael Jackson lui-même.
Mesereau insista ensuite sur son manque d’expérience. Avant cette mission, Kite n’avait représenté qu’une seule personne célèbre : Marshall Sylver, connu pour des infopublicités. Elle n’était pas spécialiste de la communication de crise, pas experte de l’industrie musicale, encore moins familière de la gestion d’une célébrité mondiale. Le jury put mesurer l’étrangeté de la situation : au moment où l’image de Michael Jackson brûlait sur toutes les chaînes du monde, une communicante quasi inconnue, recrutée par l’intermédiaire de son ancien compagnon, était censée participer à la riposte.
Le témoignage se retourna alors partiellement contre l’accusation. Kite reconnut qu’elle ne savait absolument pas si Michael Jackson était informé des actions menées par son équipe. Elle l’avait même dit aux enquêteurs de Santa Barbara : n’ayant jamais parlé à Jackson, elle ignorait ce qu’il savait ou ne savait pas. Cette admission était capitale. L’accusation voulait démontrer un complot impliquant Michael Jackson ; son propre témoin révélait au contraire une structure confuse, dans laquelle plusieurs personnes semblaient agir autour de lui sans que son niveau d’implication soit établi.
Kite déclara également qu’elle avait été si préoccupée par ce qui se passait dans l’entourage de Jackson qu’elle avait contacté son frère Jermaine. Après une rencontre à Encino, Ronald Konitzer aurait perdu sa procuration. Elle expliqua aussi avoir demandé à David LeGrand d’enquêter sur Konitzer et Shaffel, car elle craignait de voir la réputation de Jackson détruite dans la presse. Ces propos donnaient l’image d’un entourage instable, traversé par des intérêts contradictoires, des suspicions financières et des luttes d’influence.
Ann Kite affirma enfin que Marc Shaffel s’inquiétait de voir Janet Arvizo vendre son histoire aux tabloïds britanniques. Cette crainte révélait l’un des arrière-plans du dossier : dès la crise Bashir, tout le monde semblait anticiper une possible monétisation du scandale. Les conseillers de Jackson craignaient les médias ; les médias attendaient de nouvelles révélations ; les Arvizo devenaient un enjeu ; l’image de Jackson se trouvait prise dans une mécanique où chaque parole pouvait se transformer en marchandise.
L’accusation avait désigné cinq hommes comme « co-conspirateurs non inculpés » : Marc Shaffel, Ronald Konitzer, Dieter Wiesner, Frank Cascio et Vinnie Amen. Étrangement, aucun d’eux n’avait été mis en accusation au moment du procès pénal. Ce détail allait devenir l’une des fragilités du récit présenté par le parquet. On accusait Michael Jackson d’un complot complexe, mené avec plusieurs associés, mais les supposés co-conspirateurs demeuraient en dehors du banc des accusés.
À ce stade du procès, deux choses se dessinaient. D’un côté, Martin Bashir apparaissait comme le déclencheur médiatique d’une crise dont il refusait désormais de détailler les coulisses. De l’autre, Ann Kite révélait une équipe Jackson désorganisée, nerveuse, parfois opaque, mais sans parvenir à prouver que Michael Jackson lui-même dirigeait les opérations. L’accusation voulait montrer un complot. La défense, elle, commençait à faire apparaître autre chose : un artiste encerclé par des conseillers, des producteurs, des communicants improvisés et des intérêts concurrents, au moment précis où sa vie publique basculait.