
Après la comparution de Chris Tucker, la défense mit fin à la présentation de ses témoins. À la table de Michael Jackson, Thomas Mesereau pouvait sentir l’impatience de Tom Sneddon. Le procureur attendait encore un dernier moment fort : la diffusion de l’interrogatoire de Gavin Arvizo par la police. L’accusation en avait demandé l’autorisation, le juge Melville l’avait accordée. Depuis des mois, Sneddon et son équipe semblaient convaincus que cette vidéo serait l’une des pièces les plus accablantes du procès.
Mesereau avait tenté de s’y opposer, estimant que l’enregistrement relevait du ouï-dire. Mais le juge autorisa sa diffusion, non pour établir la vérité des faits racontés, mais pour permettre au jury d’observer le comportement de Gavin. La défense exigea alors que la famille Arvizo soit ramenée à Santa Maria, afin de pouvoir, si nécessaire, la soumettre à une contre-réfutation. C’était une option rare, mais Mesereau voulait la garder ouverte.
Lorsque la cassette fut projetée, Tom Sneddon semblait persuadé de tenir son moment décisif. Le jury regarda Gavin retracer sa relation avec Michael Jackson. L’adolescent y racontait son premier séjour dans la chambre de la star, alors qu’il était chauve à cause de la chimiothérapie. Il expliquait avoir essayé, au fil des années, de garder le contact avec Jackson, mais que celui-ci changeait souvent de numéro et restait difficile à joindre. Il évoquait aussi une visite à l’Universal Hilton de Burbank, où son père l’aurait conduit alors qu’il était encore sous traitement.
Dans l’enregistrement, Gavin affirma qu’en septembre 2002, Michael Jackson l’avait appelé pour lui demander de venir à Neverland et dire dans une vidéo que son cancer était guéri. Il raconta aussi que la diffusion du documentaire de Martin Bashir l’avait bouleversé, parce que son nom circulait soudain dans les médias. Selon lui, cette exposition l’aurait poussé à rejoindre Jackson à Miami pour participer à une conférence de presse.
Mais lorsque Gavin aborda les faits les plus graves, la vidéo ne produisit pas l’effet espéré par l’accusation. L’adolescent resta vague, évoquant « quatre ou cinq » épisodes sans précision claire. Sa parole semblait prudente, pesée, presque récitée. Certains jurés parurent sceptiques. Les policiers, eux, l’encourageaient régulièrement, lui disant qu’il avait du courage et qu’il faisait ce qu’il fallait. Cette façon de le guider posait question : où s’arrêtait le recueil de parole, où commençait l’influence ?
Gavin affirma aussi qu’il buvait souvent à Neverland, parfois tous les jours après le retour de Miami. Il ajouta que Michael Jackson lui aurait léché les cheveux pendant le vol de Miami à Santa Barbara — un détail qu’il n’avait pas mentionné lors de son témoignage à la barre. Cette omission troublait. Pourquoi un élément aussi étrange aurait-il disparu de son récit principal ?
Il déclara encore que « tout s’était produit après Miami », mais sans émotion particulière. Il reconnut ne pas avoir vu le corps de Michael Jackson dans un contexte permettant de confirmer certains détails. Il dit ne pas être sûr de ce qui s’était passé lors des épisodes présumés, ni même comprendre précisément certains termes employés par les enquêteurs. La vidéo, censée verrouiller l’accusation, exposait au contraire ses zones de flou.
Les grands médias, pourtant, interprétèrent l’enregistrement comme une pièce accablante. Beaucoup se précipitèrent vers leurs tentes pour annoncer que la défense de Jackson venait d’être gravement atteinte. Plusieurs commentateurs estimaient que les jurés conservateurs de Santa Maria condamneraient forcément l’artiste après avoir vu la cassette. Une fois encore, le récit médiatique semblait s’éloigner de ce que l’on percevait dans la salle.
La famille Arvizo était déjà revenue à Santa Maria. L’accusation espérait sans doute que Mesereau la rappellerait à la barre, permettant à Sneddon de redonner une cohérence à leur témoignage, de combler les trous, de réhabiliter Janet, Gavin, Star et Davellin après les contre-interrogatoires. Les journalistes attendaient ce nouveau face-à-face comme un dernier épisode du « show Arvizo ».
Mais Mesereau prit tout le monde de court. Lorsque l’accusation termina sa réplique, il annonça simplement : « La défense a terminé. »
Tom Sneddon sembla se vider de son sang. Le procureur ne s’attendait pas à ce choix. Il voulait que les Arvizo reviennent. Il voulait pouvoir les interroger à nouveau, corriger les dégâts, leur offrir une dernière chance d’apparaître crédibles. Mesereau lui retira cette possibilité. En refusant de rouvrir la porte, il laissa les contradictions de la famille Arvizo dans l’état où elles se trouvaient : visibles, non réparées, impossibles à lisser.
Malgré tout, l’accusation croyait encore pouvoir obtenir une condamnation sur au moins un chef : complot, alcool, ou abus. Selon certaines sources, l’équipe du procureur aurait même préparé une célébration à l’abri des regards avant le verdict. Sneddon savait qu’une victoire contre Michael Jackson aurait fait de lui une figure mondiale. Lui et son équipe seraient entrés instantanément dans l’histoire judiciaire et médiatique américaine.
Les plaidoiries de clôture commencèrent. L’accusation parla d’abord, suivie par la défense, puis à nouveau par l’accusation. Pendant ce temps, les médias s’organisaient déjà pour le verdict. Les journalistes tentaient de deviner la durée des délibérations. Les producteurs se disputaient les meilleurs emplacements. Le coordinateur média, Peter Shaplen, voulait éviter une panique comparable à celle observée lors du verdict de Martha Stewart. Les places dans la salle d’audience, dans la salle à circuit fermé et autour du tribunal étaient devenues l’objet d’une bataille logistique.
La sécurité fut renforcée. Police de Santa Maria, shérifs de Santa Barbara, unités mobiles, équipes SWAT, chiens renifleurs de bombes : le tribunal ressemblait à une forteresse médiatique. Les journalistes devaient présenter leurs accréditations, passer des fouilles, respecter des zones strictement délimitées. Personne ne pouvait approcher Jackson ou les acteurs clés de l’affaire. On installa des dizaines d’emplacements pour caméras et photographes. Certains se préparaient à couvrir une conférence de presse de la défense, d’autres celle de l’accusation, d’autres encore celle des jurés. Des équipes étaient prêtes à partir vers les prisons, au cas où Jackson serait condamné.
Le juge Melville consacra deux jours à expliquer les instructions juridiques au jury. Il relut les chefs d’accusation : complot impliquant enlèvement, séquestration et extorsion ; quatre chefs d’abus sexuels sur mineur ; un chef d’incitation à un acte sexuel ; quatre chefs liés à l’administration d’alcool dans le but de commettre un crime. Les jurés pouvaient aussi retenir, pour les derniers chefs, des délits moindres d’administration d’alcool à un mineur.
Les peines encourues étaient considérables. Si Michael Jackson avait été reconnu coupable de tous les chefs, il risquait une peine de prison potentiellement dévastatrice. Pour un homme de quarante-six ans, les estimations les plus lourdes équivalaient presque à une condamnation à mort lente.
Puis vint le verdict.
Michael Jackson fut déclaré non coupable, quatorze fois.
Dans la salle d’audience, beaucoup retinrent leurs larmes. Certains pleuraient en silence. Les journalistes qui avaient anticipé une condamnation semblaient incapables de réagir. Le verdict heurtait de plein fouet des mois de commentaires, de prédictions, de certitudes affichées. Jackson et sa famille quittèrent la salle dans le calme. Dehors, les fans explosèrent de joie.
La rue devint une célébration. Bannières, cris, klaxons, embrassades, chants, danses : ceux qui avaient attendu pendant des mois devant le tribunal vivaient l’acquittement comme une libération collective. Les médias, eux, devaient désormais reconnaître implicitement qu’ils avaient couvert l’affaire en privilégiant souvent une seule version du récit.
La loi du bâillon levée, les journalistes voulurent immédiatement entendre les jurés. Une brève conférence de presse fut organisée. Les huit femmes et quatre hommes, identifiés par numéros, tentèrent d’expliquer leur décision. Ils rejetèrent fermement l’idée que le statut de superstar de Jackson ait influencé leur jugement. Ils affirmèrent avoir étudié les preuves, les témoignages et les pièces avec soin, sans accorder à l’une une importance disproportionnée.
Plusieurs jurés reconnurent cependant que la vidéo de Gavin interrogé par la police avait été regardée à plusieurs reprises. Certains dirent avoir trouvé les Arvizo peu crédibles, voire manipulateurs. D’autres se contentèrent d’expliquer que l’accusation n’avait pas prouvé son dossier au-delà du doute raisonnable. Le résultat était le même : les jurés n’avaient pas été convaincus.
Le procès avait pourtant publiquement humilié Michael Jackson. Son apparence, sa peau, sa sexualité supposée, son mode de vie, ses objets, ses chambres, ses lectures, ses dépenses, ses amitiés, ses enfants, son passé : tout avait été exposé. Mais l’exposition n’était pas une preuve. Et la curiosité morbide ne suffisait pas à fonder une condamnation.
Après la conférence de presse, des journalistes suivirent les jurés jusqu’à leurs voitures, leur proposant interviews, voyages, passages dans des émissions matinales, parfois même des limousines ou des billets d’avion. La plupart refusaient. Ils étaient épuisés, bouleversés, désireux de rentrer chez eux. Eux aussi semblaient vouloir quitter le spectacle.
Deux mois plus tard, deux jurés tentèrent pourtant de vendre leur propre livre et affirmèrent sur MSNBC qu’ils avaient été forcés de voter non coupable. Leur démarche provoqua l’indignation. Le président du jury, Paul Rodriguez, contesta fermement cette version. Selon lui, personne n’avait été forcé. Chaque juré avait voté selon sa conscience, après délibération.
Le lendemain du verdict, Tom Mesereau accepta enfin de parler publiquement. Il donna plusieurs interviews matinales, expliquant que la défense n’avait pas bâti son argumentaire sur des artifices, mais sur les failles très réelles du dossier de l’accusation. Le soir, il passa une heure dans Larry King Live. Plus tard, dans le Tonight Show, il dira à Jay Leno que si l’on comprenait la philosophie de vie de Michael Jackson, on saurait qu’il ne ferait jamais de mal à un enfant.
Mesereau fut salué comme l’un des avocats les plus impressionnants de l’année. Dans une émission avec Barbara Walters, il déclara que le procès contre Jackson était « construit sur des sables mouvants ». Cette formule résumait ce que le jury avait finalement décidé : le dossier semblait lourd dans les médias, mais il se désagrégeait sous l’examen des faits.
Après les cris, les larmes, les prières et le départ de Michael Jackson, il resta une image plus intime. Une journaliste, demeurée seule à examiner une pièce à conviction, découvrit une note manuscrite de la star dans l’un de ses livres. Quelques mots, écrits à la main, semblaient saisir l’essence de ce que Michael Jackson avait toujours cherché à défendre, maladroitement, excessivement, tragiquement parfois :
« Regardez
L’esprit même
Du bonheur
Et de la joie sur le visage
De ces garçons,
C’est l’esprit de l’enfance,
Une vie que je n’ai jamais eue
Et dont je rêverai toujours. »
Dans ces lignes, il y avait peut-être la clé de toute l’affaire : non pas la preuve d’un crime, mais l’aveu d’un manque. Michael Jackson n’avait jamais cessé de poursuivre l’enfance qu’on lui avait arrachée. Le tribunal devait décider si cette obsession relevait du danger ou de la blessure. Le 13 juin 2005, à Santa Maria, le jury répondit : la blessure n’était pas un crime.