Chris Tucker à la barre : l’ami célèbre qui avait vu venir le piège

Le jour où Jay Leno et Chris Tucker vinrent témoigner, Michael Jackson arriva au tribunal entouré de ses parents, Katherine et Joe. Katherine semblait confiante. Joe, lui, paraissait plus inquiet, peut-être conscient du risque que représentait cette avalanche de célébrités. George Lopez et Macaulay Culkin avaient déjà troublé la salle d’audience ; des rumeurs évoquaient encore la possible venue d’Elizabeth Taylor ou de Stevie Wonder. Dans un procès déjà saturé de spectacle, chaque visage célèbre pouvait détourner l’attention du fond.

Parmi les quelque soixante témoins appelés par la défense, Chris Tucker fut sans doute l’un des plus décisifs. Star de Rush Hour, ami de Michael Jackson depuis trois ou quatre ans, il avait rencontré la famille Arvizo bien avant le procès, à travers le réseau de la Laugh Factory, ce café-théâtre de Sunset Strip qui accueillait des ateliers pour enfants défavorisés.

Ironie de l’affaire : Chris Tucker avait connu les Arvizo parce qu’il voulait aider Gavin.

L’acteur raconta que David Arvizo, le père de Gavin, l’avait contacté pour lui dire que son fils l’adorait. Il lui avait expliqué que Gavin souffrait d’un cancer grave et qu’un gala de charité était organisé pour lui à la Laugh Factory. Tucker s’y rendit. Il y rencontra notamment Star et David. Il ne donna pas d’argent ce soir-là, mais quelques jours plus tard, Gavin lui dit que le gala n’avait pas permis de récolter assez de fonds. Tucker accepta alors de virer 1 500 dollars sur le compte de la fondation familiale.

Ce détail s’ajoutait à une longue série de témoignages montrant que les Arvizo sollicitaient régulièrement des célébrités, des connaissances ou des bienfaiteurs. Plusieurs personnes avaient déjà raconté avoir donné de l’argent, offert des cadeaux, acheté des jouets ou aidé la famille d’une manière ou d’une autre. La défense avait même présenté un chèque de 23 000 dollars destiné à l’achat d’un break Ford, montrant comment Janet Arvizo avait pu envisager d’utiliser des fonds de donateurs. L’achat n’avait finalement pas été conclu, mais l’argent avait bien transité par ses comptes.

Peu à peu, un schéma se dessinait : la maladie de Gavin suscitait la compassion, et cette compassion ouvrait l’accès à des célébrités, à des dons, à des sorties, à des cadeaux, à des faveurs. Une personne avait témoigné avoir offert une dinde pour Thanksgiving aux Arvizo, que Janet aurait refusée en disant qu’elle aurait préféré de l’argent. Ce genre de détail pesait lourd devant le jury.

Chris Tucker expliqua avoir emmené la famille Arvizo à Knott’s Berry Farm, où les enfants purent profiter gratuitement des attractions, des repas et des sucreries. Il les emmena aussi dans un centre commercial, où il leur acheta des vêtements et accessoires de sport, notamment des articles aux couleurs des Raiders. La star tenta de ne pas trop souligner sa propre générosité, mais Mesereau insista : il voulait montrer au jury l’ampleur de ce que Tucker avait fait pour cette famille.

L’acteur raconta ensuite sa première rencontre avec Janet Arvizo, sur un tournage à Las Vegas en 2001. Les Arvizo étaient venus sur place, invités par lui. Il était très occupé, mais il les vit à plusieurs reprises. Il apprit plus tard qu’ils étaient restés une ou deux semaines sur le tournage, au point que certains membres de l’équipe cherchaient à les faire partir.

Après le tournage, Gavin continua à appeler Chris Tucker. Il cherchait à joindre Michael Jackson et espérait se rendre à Neverland. Tucker reçut également de nombreux appels de Janet, qui pleurait, parlait de la santé de son fils et se montrait très affectueuse. Elle disait voir en lui un « frère ». Tucker, touché par la situation de Gavin, se sentit obligé d’aider.

Dès leur première rencontre, Gavin avait demandé son numéro de téléphone à Chris Tucker. L’acteur le lui avait donné, par gentillesse. Il voulait être accessible. Mais avec le temps, les appels devinrent trop nombreux. Gavin, Janet et Star se rapprochaient de lui avec insistance. Ils jouaient au basket avec lui, recevaient des chaussures Nike, venaient chez lui, s’installaient dans sa vie avec une familiarité de plus en plus envahissante.

Un jour, Gavin demanda de l’argent à Tucker alors qu’il se trouvait chez lui. Selon l’acteur, le garçon le regarda avec des yeux tristes. Tucker accepta de virer de l’argent. Puis les enfants commencèrent à l’appeler pour lui demander les clés d’un break qu’il utilisait peu. Il envisagea de leur offrir la voiture, mais devint nerveux lorsque les appels se multiplièrent, y compris auprès de sa petite amie. Lorsqu’il apprit que Michael Jackson avait déjà prêté un véhicule à la famille, il demanda à sa compagne de ne pas leur remettre les clés.

Tucker expliqua au jury qu’il avait fini par avoir l’impression d’en faire trop pour les Arvizo. Autour de lui, ses assistants, son frère et des membres de son équipe lui disaient de se méfier. Ils observaient le comportement de Gavin et de Star sur les tournages, leurs demandes, leur manière de s’installer, et lui conseillaient de prendre ses distances. Tucker voulait leur accorder le bénéfice du doute à cause de la maladie de Gavin, mais il reconnaissait désormais que quelque chose n’allait pas.

Mesereau lui demanda s’il pensait que les Arvizo avaient profité de lui. Tucker répondit qu’il espérait à l’époque que non, mais qu’avec le recul, c’était bien l’impression que cela donnait. Il expliqua que Gavin l’appelait « grand frère » et lui disait souvent qu’il l’aimait. Star faisait de même. Janet parlait de famille. Pour Tucker, cette intensité affective était devenue inquiétante. Il voulait aider un enfant malade, pas être absorbé par toute une famille.

Le témoignage prit une importance capitale lorsqu’il aborda le départ pour Miami après la diffusion du documentaire de Martin Bashir. Les Arvizo avaient affirmé qu’ils avaient été forcés à rejoindre Michael Jackson en Floride. Chris Tucker raconta une tout autre histoire.

Selon lui, ce sont les Arvizo qui l’avaient appelé. Ils disaient être poursuivis par les médias, vouloir quitter Los Angeles et rejoindre Michael. Gavin voulait trouver Jackson. Ils avaient découvert qu’il était à Miami et voulaient s’y rendre. Tucker proposa alors de les aider à quitter la ville et d’affréter un avion.

Mesereau projeta les relevés téléphoniques montrant les appels passés par les Arvizo à Tucker le 4 février 2003. L’acteur confirma que les appels venaient bien d’eux, pas de lui. Ce point renversait une partie importante du récit de l’accusation. La famille Arvizo ne semblait pas avoir été contrainte d’aller à Miami. Elle avait sollicité Chris Tucker pour s’y rendre.

Tucker déclara que, le soir du départ, les Arvizo semblaient soulagés de quitter la Californie et excités à l’idée de revoir Michael Jackson. Pendant le vol, Janet parvint même à convaincre Tucker de lui prêter son break une fois arrivés à Miami. Gavin, lui, paraissait ravi. Le 5 février 2003, quelques jours seulement après la diffusion britannique du documentaire de Bashir, les Arvizo ne donnaient pas l’impression d’être emmenés contre leur volonté. Ils semblaient au contraire impatients de retrouver Jackson.

À leur arrivée en Floride, Tucker expliqua que son frère les attendait à l’aéroport. Plutôt que de rejoindre immédiatement leurs chambres, les enfants insistèrent pour monter voir Michael au dernier étage de l’hôtel. Tucker salua Jackson, puis tenta de lui parler à part.

Ce qu’il lui dit était simple : il devait se méfier de Janet Arvizo.

Tucker raconta qu’il avait essayé d’avertir Michael parce qu’il avait des soupçons sur elle. Il sentait que quelque chose clochait. À chaque fois qu’il tentait de parler à Michael en privé, Janet interrompait la conversation. Avant même qu’ils montent voir Jackson, elle répétait que Michael était le père, que Tucker était le frère, qu’ils formaient tous une famille. Pour Tucker, cette insistance était un signal d’alarme.

Il prit donc Michael à part dans la chambre et lui dit : « Sois prudent. » La conversation fut brève. Les téléphones sonnaient, les enfants étaient partout, Michael était sollicité de toutes parts. Mais Tucker avait transmis l’avertissement. Jackson l’avait entendu.

Ce témoignage fut dévastateur pour l’accusation. Chris Tucker n’était pas un employé de Neverland, ni un membre de la famille Jackson, ni un fan, ni un ancien collaborateur intéressé. Il était une célébrité indépendante, qui avait lui-même aidé les Arvizo, leur avait donné de l’argent, les avait invités, transportés, soutenus, avant de finir par se méfier d’eux.

Surtout, il confirma que le voyage à Miami n’avait pas été imposé aux Arvizo : ils l’avaient demandé. Il confirma que Gavin était intelligent, stratège, parfois rusé. Il confirma que Star l’était encore davantage. Il confirma que Janet parlait déjà de famille, de père, de frère, d’attachement intense, avant même que la théorie de la captivité ne soit présentée au tribunal.

À mesure que Chris Tucker témoignait, le récit de l’accusation perdait une nouvelle couche de crédibilité. Les Arvizo n’apparaissaient plus comme une famille passive, manipulée et transportée malgré elle dans l’orbite de Michael Jackson. Ils apparaissaient comme des personnes capables de solliciter, d’insister, d’obtenir, de se rapprocher des célébrités, de demander de l’argent, des voitures, des voyages et des faveurs — puis de réécrire leur propre initiative en contrainte.

Ce jour-là, Chris Tucker n’était pas seulement venu parler de Michael Jackson. Il était venu raconter comment, avant Jackson, lui aussi avait cru aider une famille en détresse. Et comment, peu à peu, il avait compris qu’il fallait se méfier.

Laisser un commentaire