
« Je vous aime. Dieu et la vérité sont à nos côtés. »
C’est par ces mots, adressés par téléphone à des centaines de fans réunis en veillée pendant le procès de Santa Maria, que Michael Jackson tentait encore de tenir le lien avec ceux qui le soutenaient. À l’intérieur du tribunal, pourtant, l’atmosphère devenait de plus en plus lourde. L’accusation venait d’appeler d’anciens employés de Neverland, censés appuyer l’idée d’un comportement ancien et récurrent de la part de la star.
Lorsque Ralph Chacon et Adrian McManus affirmèrent avoir été témoins de scènes compromettantes entre Michael Jackson et de jeunes garçons, Jackson leva les yeux vers le jury. Il sembla chercher à lire leurs visages, à mesurer l’effet produit par ces déclarations. Pour la première fois depuis le début du procès, certains jurés parurent véritablement déstabilisés.
Pour la famille Jackson, ces témoignages avaient une dimension particulièrement violente. Chacon et McManus n’étaient pas de simples anciens employés : ils faisaient partie d’un groupe ayant déjà poursuivi Michael Jackson devant un tribunal civil, avant de perdre leur procès. Aux yeux de la défense, leur présence à la barre relevait moins du devoir de vérité que de la rancune et de l’intérêt financier.
Ralph Chacon, ancien agent de sécurité de Neverland entre 1991 et 1994, affirma avoir observé Michael Jackson dans des situations compromettantes avec un jeune garçon. Il déclara avoir déjà raconté cette même histoire en 1994 devant un grand jury lié à l’affaire Chandler. Son témoignage, chargé et très grave, fit immédiatement s’agiter les journalistes. Tito Jackson, lui, quitta la salle, manifestement furieux.
Mais le contre-interrogatoire de Thomas Mesereau changea rapidement l’image du témoin. Le jury apprit qu’en 1994, Chacon était en difficulté financière et cherchait à obtenir de l’argent de Michael Jackson. Il avait engagé des démarches civiles contre lui et s’était associé à d’autres anciens employés pour vendre des histoires aux tabloïds par l’intermédiaire d’un agent médiatique. Pour la défense, Chacon n’était pas un témoin désintéressé : c’était un homme qui avait tenté de monétiser son accès à l’intimité de Jackson.
Mesereau rappela aussi que Michael Jackson avait déposé une contre-plainte contre Chacon et que celui-ci avait été condamné à verser 25 000 dollars pour vol de biens personnels. À mesure que ces éléments apparaissaient, le portrait du témoin se fissurait. Chacon ne semblait plus seulement raconter ce qu’il prétendait avoir vu ; il apparaissait comme un ancien employé amer, impliqué dans un conflit financier avec son ancien patron.
Le témoignage devint encore plus fragile lorsque Mesereau aborda les demandes de dommages et intérêts formulées par Chacon. Celui-ci avait notamment prétendu avoir souffert du fait que Michael Jackson le regardait fixement. Il avait aussi affirmé avoir été émotionnellement affecté par une supposée mise sur écoute de ses conversations téléphoniques à Neverland. Plusieurs jurés échangèrent des sourires lorsque ces détails furent exposés.
Chacon dut admettre qu’il avait demandé plusieurs millions de dollars à Michael Jackson. Il avait même déclaré, dans une déposition, penser que Jackson devait le dédommager pour le restant de ses jours. Mesereau lut des extraits précis, empêchant le témoin de réécrire ses propres demandes. L’ancien agent tenta d’évoquer ses difficultés personnelles, les problèmes de sa femme, un décès familial. Il versa même des larmes à la barre. Mais l’émotion ne sembla pas produire l’effet espéré.
Le point le plus troublant restait le suivant : Chacon affirmait avoir été témoin de comportements graves, mais avait choisi de consulter des avocats et de chercher des accords médiatiques, plutôt que de s’adresser immédiatement à la police. Pour la défense, ce choix en disait long. L’objectif n’était pas de protéger un enfant ; il était de tirer profit d’une histoire.
Le même matin, Adrian McManus, ancienne femme de chambre de Michael Jackson, fut appelée à son tour. Elle avait travaillé à Neverland pendant environ deux ans, jusqu’en 1994. Elle raconta avoir vu de nombreux garçons dans la chambre de Michael et affirma avoir observé des gestes affectueux ou ambigus entre Jackson et certains jeunes invités. Elle parla aussi de la vie quotidienne dans la chambre de la star, des lessives, du lit, des sanitaires, et même des chimpanzés qui circulaient dans la pièce, laissant parfois derrière eux un désordre qu’elle devait nettoyer.
Là encore, l’accusation voulait faire de McManus un témoin accablant. Mais son passé judiciaire revint rapidement au centre du procès. Elle avait elle aussi poursuivi Michael Jackson avec d’autres employés, affirmant que la nouvelle équipe de sécurité l’avait harcelée et poussée à quitter son emploi. Elle évoqua des appels anonymes, des remarques menaçantes, des commentaires déplacés. Mais lorsque les questions devinrent précises, elle se montra incapable de fournir des détails solides.
Le jury apprit surtout que le procès civil intenté par McManus et ses collègues s’était retourné contre eux. Non seulement ils n’avaient pas obtenu les millions espérés, mais un jury civil s’était prononcé en faveur de Michael Jackson. Les anciens employés avaient été condamnés à lui rembourser 1,4 million de dollars de frais juridiques. Une contre-plainte avait également conduit à 40 000 dollars de dommages supplémentaires pour vol. Le juge avait retenu contre eux des éléments d’escroquerie, d’abus d’autorité et de préméditation.
Pendant le témoignage de McManus, Michael Jackson la regardait fixement, prenant des notes et murmurant parfois à ses avocats. Elle affirmait avoir vu Jackson adopter des gestes déplacés avec plusieurs jeunes garçons, dont Macaulay Culkin. Or plusieurs de ces mêmes garçons viendraient ensuite nier toute conduite inappropriée de la part de Jackson.
Mesereau s’attaqua alors à la chronologie. En décembre 1993, lors d’une première déposition liée à l’affaire Chandler, McManus n’avait signalé aucun comportement suspect dans la chambre de Michael. Elle avait même déclaré n’avoir jamais vu Jackson dormir avec un enfant. Plus encore, elle avait affirmé qu’elle aurait laissé son propre fils de dix ans seul avec lui. Un an plus tard, au moment où elle engageait une procédure civile contre Jackson, elle se souvenait soudain de plusieurs épisodes qu’elle n’avait jamais mentionnés auparavant.
Cette évolution était dévastatrice. Mesereau insista : pourquoi McManus aurait-elle déclaré en 1993 que Jackson ne posait aucun problème, avant de devenir en 1994 un témoin potentiel contre lui dans une affaire où elle cherchait de l’argent ? L’ancienne femme de chambre tenta d’expliquer qu’elle ne maîtrisait pas le vocabulaire juridique, que son avocat s’occupait des demandes financières, qu’elle voulait seulement que justice soit faite. Mais la défense ne lâcha pas.
Mesereau lui demanda si sa conception de la justice correspondait à plusieurs millions de dollars. McManus répondit qu’elle voulait simplement des excuses. L’avocat lui demanda alors si elle avait écrit à Michael Jackson pour lui demander des excuses au lieu de le poursuivre. Elle répondit non. Lui avait-elle téléphoné ? Non plus. La salle comprenait l’argument : si elle voulait seulement des excuses, pourquoi un procès long, coûteux et réclamant des sommes considérables ?
La défense aborda ensuite les relations de McManus avec les tabloïds. Elle nia d’abord se souvenir d’avoir voulu vendre son histoire. Mais Mesereau présenta des éléments montrant que le groupe d’anciens employés avait reçu de l’argent de médias comme Inside Edition et d’autres programmes. McManus reconnut avoir touché une part de ces sommes. Elle avait aussi signé un contrat avec le magazine Star pour parler de la vie privée de Michael Jackson et de Lisa Marie Presley.
Les coupures de presse produites par Mesereau firent leur effet. McManus apparaissait dans des articles promettant des révélations sur les secrets intimes de Michael et Lisa Marie. Elle était présentée comme une employée ayant accès à la chambre de Jackson. Pour la défense, elle n’était plus une ancienne salariée venue dire la vérité : elle était une source de tabloïd ayant tenté de transformer son passage à Neverland en revenu médiatique.
Mesereau revint enfin sur les accusations de vol. McManus nia avoir pris des biens appartenant à Michael, hormis quelques bonbons au cinéma. Mais confrontée à la décision du jury civil, elle admit posséder un dessin d’Elvis Presley réalisé par Jackson, qu’elle affirma avoir trouvé dans une poubelle. Elle l’avait vendu à un tabloïd pour 1 000 dollars. Cette révélation renforça encore l’image d’une ancienne employée prête à monnayer tout ce qu’elle pouvait extraire de Neverland.
Le cas Jason Francia vint s’ajouter à cette séquence. Fils d’une ancienne femme de ménage de Neverland, il affirma que Jackson l’avait touché de manière déplacée lors de jeux de chatouilles au début des années 1990. Son témoignage était attendu, car il faisait partie des anciens accusateurs autorisés par le juge Melville. Francia déclara avoir été durablement affecté par ces épisodes et avoir suivi une psychothérapie.
Mais là encore, le contre-interrogatoire révéla des fragilités. Francia avait reçu un règlement financier de 2 millions de dollars. Sa mère avait été payée 20 000 dollars pour accorder une interview à Hard Copy. Selon Francia, il n’aurait appris ce paiement que très récemment. Il reconnut aussi avoir changé de version au fil du temps. Lors de son premier interrogatoire en 1993, il avait déclaré que Jackson ne l’avait pas touché de manière explicitement intime. Ce n’est qu’après une forte pression des enquêteurs que son récit avait évolué.
Mesereau lut des extraits de l’interrogatoire policier de 1993. Les enquêteurs y semblaient pousser Francia à incriminer Jackson, allant jusqu’à lui dire que l’image de l’artiste comme homme bon et musicien talentueux ne devait pas l’empêcher de parler. Malgré cela, Francia avait d’abord maintenu que Jackson ne l’avait pas touché de la manière que les policiers semblaient vouloir entendre.
Francia reconnut aussi qu’il savait qu’un autre garçon, Jordan Chandler, avait déjà porté plainte contre Michael Jackson et réclamé de l’argent. Lorsqu’on lui demanda à quel moment l’argent avait commencé à devenir un sujet pour lui, sa réponse frappa les esprits : autour de seize ans, selon ses propres mots, parce que c’est là que l’argent avait commencé à devenir un problème.
Cette phrase résumait l’un des axes majeurs de la défense. Derrière les anciens témoignages présentés comme des éléments de contexte, Mesereau faisait apparaître une autre trame : argent, tabloïds, poursuites civiles, récits changeants, employés rancuniers, familles indemnisées. L’accusation voulait montrer un schéma de comportement de Michael Jackson. La défense montrait un autre schéma : celui de personnes ayant eu accès à la star, puis ayant tenté de convertir cet accès en argent.
Les médias, eux, retinrent surtout les accusations les plus sensationnelles. Les détails sordides firent les titres. Les larmes de Francia, les images suggérées par Chacon, les déclarations de McManus offrirent aux rédactions la matière spectaculaire qu’elles attendaient. Mais le public entendit beaucoup moins les contre-interrogatoires, les contradictions, les règlements financiers, les ventes aux tabloïds, les décisions civiles défavorables aux témoins.
Dans la salle d’audience, pourtant, l’effet était très différent. Chacon avait été rattrapé par son procès perdu et ses demandes d’argent. McManus par ses versions contradictoires, ses ventes médiatiques et les biens subtilisés à Neverland. Francia par l’évolution de son récit, l’argent reçu par sa famille et la pression manifeste des enquêteurs. Les témoins censés faire basculer le procès contre Michael Jackson apparaissaient finalement eux aussi traversés par l’intérêt, la rancune et le profit.