Larry Feldman à la barre : l’argent, les anciens dossiers et l’ombre de 1993

Le 1er avril, une atmosphère lourde pesait sur Santa Maria. À l’extérieur du tribunal, les fans de Michael Jackson semblaient partagés entre colère, inquiétude et lassitude. Beaucoup ne comprenaient pas que le juge ait autorisé l’accusation à faire entrer dans le procès des accusations anciennes, sans lien direct avec le dossier Arvizo. Ils y voyaient une manœuvre destinée à salir l’image de Jackson, à réveiller de vieux soupçons et à détourner le jury des contradictions déjà apparues dans les témoignages de Gavin, Star et Janet.

Pour les supporters massés chaque matin devant le tribunal, l’affaire prenait une tournure inquiétante. Ils avaient le sentiment que Michael Jackson était jugé non seulement pour ce dont on l’accusait en 2005, mais pour toute l’histoire médiatique accumulée autour de lui depuis 1993. Beaucoup redoutaient qu’une condamnation signifie la fin de sa vie publique, voire de sa vie tout court. Thomas Mesereau partageait cette gravité. Il confiera plus tard avoir traité ce dossier comme un procès où la peine de mort aurait été en jeu, convaincu que Jackson ne survivrait pas à la prison.

Les fans continuaient pourtant de venir, parfois dès six heures du matin, sous la pluie ou dans le froid, dans l’espoir d’obtenir une place à l’audience. Ceux qui entraient dans la salle d’audience en ressortaient souvent furieux contre les médias. Selon eux, les journalistes sélectionnaient les passages les plus défavorables à Jackson et ignoraient les moments où la défense marquait des points. Ils voyaient un fossé grandissant entre le procès réel et le récit télévisé.

Ce jour-là, une pièce majeure du dossier allait être examinée : le rôle de Larry Feldman, l’avocat qui avait représenté Jordan Chandler dans l’affaire de 1993, puis rencontré la famille Arvizo dix ans plus tard. Son arrivée à la barre avait quelque chose d’imposant. Avocat de très haut niveau, parfaitement habillé, sûr de lui, Feldman incarnait une certaine aristocratie du contentieux civil américain.

Tom Sneddon prit soin de présenter son parcours. Feldman était sorti major de sa promotion à la faculté de droit de Loyola, exerçait depuis 1969, travaillait dans un cabinet gigantesque disposant de bureaux à Los Angeles, New York, Washington, Chicago, Shanghai et ailleurs. Il avait représenté toutes sortes de clients, depuis des salariés blessés jusqu’à des syndicats et des avocats accusés de faute professionnelle. Il appartenait à des cercles professionnels très sélectifs, réservés à une infime partie des avocats américains.

Le message était clair : l’accusation voulait installer Feldman comme un professionnel irréprochable, un homme dont la parole devait peser lourd. Sneddon mentionna même qu’il avait représenté Johnnie Cochran, célèbre avocat d’O.J. Simpson. Le choix de ce nom n’était pas anodin. Il inscrivait Feldman dans l’univers des grands procès américains, des dossiers médiatiques et des avocats capables de déplacer l’opinion.

Puis le procureur aborda l’affaire Chandler. En 1993, Jordan Chandler, alors âgé de treize ans, avait été représenté par plusieurs avocats avant d’arriver chez Feldman. Celui-ci confirma avoir déposé une plainte civile contre Michael Jackson devant la Cour supérieure de Los Angeles. L’affaire n’avait jamais été jugée : elle s’était conclue par un accord financier au bénéfice de Jordan Chandler. Feldman ne se souvenait même pas exactement si l’accord avait été finalisé en 1993 ou en 1994. Sneddon ne s’attarda pas sur cette imprécision.

Le procureur préféra avancer jusqu’en 2003, lorsque l’avocat Bill Dickerman adressa à Feldman une autre famille : les Arvizo. Feldman expliqua avoir rencontré Janet, Gavin, Star et Davellin dans son cabinet de Santa Monica. À l’origine, selon lui, la famille voulait envisager une action contre Martin Bashir et la société britannique liée au documentaire Living with Michael Jackson. Leur grief principal portait sur le fait que les enfants avaient été filmés sans véritable accord.

Feldman déclara avoir suivi sa procédure habituelle : écouter les faits, analyser la loi, évaluer le dossier. Mais il expliqua qu’il avait eu du mal à démêler ce que racontaient les Arvizo. Il décida donc de faire appel au psychologue Stanley Katz. Ce choix attira immédiatement l’attention : Katz était le même psychologue déjà intervenu dans l’affaire Chandler. Pour la défense, cette répétition n’avait rien d’anodin.

Selon Feldman, Katz devait évaluer la nature et la gravité des affirmations des Arvizo. Davellin ne posait pas réellement problème, dit-il ; en revanche, Janet, Star et Gavin nécessitaient l’intervention d’un spécialiste. Après plusieurs rencontres entre Katz et les Arvizo, le psychologue rédigea un rapport. C’est à la suite de ce rapport que Feldman décida de contacter le Département des services à la famille et aux enfants de Los Angeles, puis, sur recommandation de cet organisme, le procureur Tom Sneddon.

À la barre, Feldman insista sur un point : il n’avait, selon lui, aucune intention initiale de poursuivre Michael Jackson au civil. Il affirma représenter les Arvizo dans une éventuelle action contre Bashir. Il ajouta avoir mis fin à sa relation avec la famille en octobre 2003. Mais cette affirmation fut bientôt nuancée. Feldman reconnut avoir encore travaillé pour les Arvizo en 2004, notamment lorsqu’il envisagea une action contre la DCFS après une fuite ayant révélé l’identité de la famille à la presse.

Lorsque Thomas Mesereau commença son contre-interrogatoire, la tension changea de nature. L’échange ressemblait moins à une audition classique qu’à un duel entre avocats de haut niveau. Mesereau alla immédiatement au cœur du sujet : l’argent.

Il voulait faire comprendre au jury que, si Michael Jackson était condamné au pénal, Gavin et Star Arvizo pourraient ensuite engager une action civile beaucoup plus facilement. Une condamnation établirait déjà la responsabilité de Jackson. Il ne resterait alors qu’à discuter du montant des dommages et intérêts. Feldman, après quelques précautions, admit l’essentiel : oui, une condamnation pénale faciliterait considérablement une procédure civile.

Ce moment fut crucial. Mesereau venait d’obtenir de l’ancien avocat de Jordan Chandler la reconnaissance d’un intérêt financier potentiel. Si le procès pénal aboutissait à une condamnation, les Arvizo pourraient s’en servir pour réclamer de l’argent. Ce n’était pas une hypothèse abstraite : c’était le mécanisme même que la défense voulait exposer.

Mesereau poursuivit en suggérant qu’une condamnation pénale épargnerait à un avocat civil une partie importante des frais d’enquête et de préparation. Feldman tenta de résister. Il expliqua que ce n’était pas aussi simple, qu’un procès civil entraînerait malgré tout des coûts, des honoraires, des démarches. Mais il finit par admettre qu’une condamnation au pénal réduirait fortement la durée et la complexité d’un éventuel procès civil.

L’échange devint rapidement technique. Feldman contestait presque chaque formulation. Mesereau, lui, cherchait à maintenir une ligne simple pour le jury : l’affaire pénale pouvait servir de marchepied à une action civile lucrative. Derrière les mots d’avocats, c’était la motivation possible des Arvizo qui se trouvait mise en lumière.

Puis Mesereau revint sur l’affaire Chandler. Il rappela que Michael Jackson avait porté plainte pour extorsion dans le cadre de cette affaire. Il tenta de montrer que le dossier civil de 1993 avait été bien plus complexe que le simple récit d’un enfant victime indemnisé. Feldman se montra prudent, parfois évasif, affirmant ne plus se souvenir de certains détails vieux de douze ans.

L’avocat de Jackson élargit ensuite son attaque. Il interrogea Feldman sur son rôle auprès des parents de Janet Arvizo. La défense avait cherché à examiner leurs comptes bancaires afin de savoir si Janet ou David Arvizo y avaient éventuellement déposé de l’argent. Feldman reconnut avoir empêché l’accès à ces documents, expliquant qu’il voulait éviter d’entraîner dans la mêlée judiciaire des parents âgés ne parlant pas anglais.

Mesereau y voyait autre chose : une tentative d’empêcher la défense de vérifier d’éventuels mouvements financiers. Le ton monta. Sneddon objecta, accusant Mesereau d’agresser le témoin. Mais l’avocat de la défense s’appuyait sur des documents judiciaires. Feldman dut admettre qu’il avait travaillé gratuitement non seulement pour Janet et ses enfants, mais aussi pour ses parents et même conseillé le nouveau mari de Janet, le major Jay Jackson, au sujet d’un mandat visant ses dossiers militaires.

Cette accumulation était importante. Feldman affirmait avoir cessé de représenter les Arvizo, mais son nom réapparaissait régulièrement autour d’eux. Il avait représenté Jordan Chandler en 1993, reçu les Arvizo en 2003, orienté la famille vers Stanley Katz, contacté Sneddon, envisagé une action contre la DCFS, protégé les parents de Janet contre certaines demandes de la défense et conseillé le nouveau mari de Janet. Aux yeux de Mesereau, Feldman n’était pas un simple témoin périphérique : il était un nœud central reliant plusieurs dimensions du dossier.

L’avocat de la défense l’interrogea aussi sur ses échanges avec Tom Sneddon, à la fois dans l’affaire Arvizo et dans l’affaire Chandler. Feldman reconnut avoir parlé à Sneddon à plusieurs reprises en 2003, sans pouvoir préciser exactement combien de fois. Concernant 1993, il affirma ne plus se souvenir clairement de la nature ou du nombre de leurs contacts. Il disait avoir surtout traité avec des avocats de Los Angeles et ne pas avoir une mémoire détaillée de discussions anciennes.

Dans la salle, certains observateurs eurent le sentiment que Feldman éludait. À chaque question précise, il opposait la complexité des dates, des procédures, des souvenirs lointains. Pourtant, pour la défense, le point essentiel était posé : l’avocat des Chandler était aussi celui par qui les Arvizo étaient passés avant que leur récit ne prenne une tournure criminelle.

L’intérêt de l’affaire Chandler, dès lors, devenait évident. Ce n’était pas seulement une vieille accusation rouverte par l’accusation pour nuire à Jackson. C’était aussi, pour la défense, le modèle d’un schéma possible : un adolescent, une famille, un avocat civil, un psychologue, des accusations graves, un règlement financier considérable. Dix ans plus tard, la famille Arvizo semblait suivre une trajectoire qui, du point de vue de Mesereau, présentait des ressemblances troublantes.

Ce jour-là, Larry Feldman avait été appelé comme témoin susceptible de renforcer l’accusation. Mais son passage à la barre permit surtout à la défense de faire entrer dans l’esprit du jury une question simple et redoutable : si Michael Jackson était condamné, qui pouvait financièrement en bénéficier ? Et combien de personnes, autour de ce procès pénal, regardaient déjà au-delà du verdict, vers un possible procès civil ?

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