Les témoins du passé : le pari risqué de l’accusation

Alors que le procès avançait, une question juridique sensible s’imposa au centre des débats : fallait-il autoriser l’accusation à évoquer d’anciennes accusations visant Michael Jackson ? Le sujet était explosif. En l’absence du jury, une audience spéciale fut organisée afin de déterminer si ces éléments pouvaient être présentés comme des faits similaires susceptibles d’éclairer le dossier Arvizo.

La défense s’y opposa fermement. Pour Thomas Mesereau, ces anciennes accusations étaient hors sujet, fragiles, entachées d’intérêts financiers et dépourvues de pertinence directe. Les faire entrer dans le procès revenait, selon lui, à salir Michael Jackson plutôt qu’à éclairer les faits. L’accusation, au contraire, voulait convaincre le juge Rodney Melville que ces témoignages pouvaient démontrer un comportement récurrent, une forme de schéma.

L’enjeu était considérable. Si le juge autorisait ces témoignages, le jury ne se limiterait plus aux accusations de Gavin Arvizo. Il entendrait aussi parler de l’affaire Chandler, de Jason Francia, d’anciens employés de Neverland et de récits remontant parfois à plus d’une décennie. Plusieurs commentateurs judiciaires estimaient qu’une telle décision pourrait détourner les jurés des failles du témoignage de Gavin et déplacer le procès vers l’imaginaire déjà lourdement chargé du « passé » de Michael Jackson.

Mesereau dénonça cette stratégie comme une tentative de renforcer un dossier faible en l’adossant à des accusations anciennes. Il soutint que les récits du passé étaient eux-mêmes remplis d’incohérences et portés par des témoins ayant eu des intérêts personnels ou financiers. Dans le cas Chandler, la défense rappela que l’affaire s’était conclue par un accord civil de plusieurs millions de dollars, sans condamnation pénale. Pour Mesereau, cette somme avait alimenté durablement l’idée que Jackson pouvait devenir une cible lucrative.

Hors du tribunal, Frank DiLeo, manager historique de Michael Jackson, affirma que Jordie Chandler s’était vu promettre une carrière dans le cinéma, et que les accusations seraient apparues lorsque cette perspective ne s’était pas concrétisée. Selon certaines sources proches du dossier, la famille Chandler espérait obtenir de l’argent et accéder à une forme de notoriété par l’intermédiaire de Jackson. Ces éléments, pourtant, furent peu discutés dans les médias, davantage attirés par la charge émotionnelle des anciennes accusations que par leurs contradictions.

Face au juge, Mesereau affirma disposer de quoi discréditer chacun de ces récits. Il dénonça aussi la volonté de l’accusation de faire comparaître d’anciens employés de Neverland ayant perdu des procédures civiles contre Jackson. À ses yeux, ces témoins n’étaient pas des observateurs neutres, mais des personnes frustrées, intéressées, parfois hostiles.

Le juge Melville trancha finalement en faveur de l’accusation. Il autorisa la présentation de témoignages liés à d’anciens faits présumés, y compris ceux d’anciens employés affirmant avoir observé des comportements suspects. Pour le parquet, c’était une victoire majeure. Le jury pourrait entendre des éléments relatifs aux relations passées de Michael Jackson avec plusieurs garçons, dont Macaulay Culkin.

Mais cette victoire contenait déjà ses propres limites. Macaulay Culkin, comme d’autres personnes citées dans cette liste, allait coopérer avec la défense et nier tout comportement déplacé de la part de Jackson. Le seul ancien accusateur acceptant réellement de soutenir l’accusation fut Jason Francia, fils d’une ancienne employée de maison de Neverland, dont la famille avait reçu un règlement financier après des accusations portant sur des gestes supposément déplacés.

Jordie Chandler, lui, ne témoignerait pas. L’accusation ne parvint pas à le faire comparaître. À sa place, le parquet appela sa mère, June Chandler. Les analystes télévisés annoncèrent aussitôt que cette décision serait dévastatrice pour la défense. Beaucoup prédirent que l’autorisation donnée par Melville marquait un tournant fatal pour Michael Jackson.

Comme souvent dans ce procès, les médias s’empressèrent de raconter la victoire de l’accusation sans examiner la riposte possible de la défense. Mesereau préparait pourtant une stratégie précise : montrer que les seuls anciens accusateurs ayant reçu de l’argent, Jordie Chandler et Jason Francia, avaient eu recours à des avocats civils et s’étaient inscrits dans une logique financière. Dans le cas Francia, la mère de Jason allait reconnaître avoir vendu l’histoire de son fils à des tabloïds.

Mesereau expliqua un jour que Michael Jackson regrettait désormais les règlements financiers passés. Selon l’avocat, Jackson avait été conseillé par des partenaires commerciaux qui préféraient payer plutôt que voir de fausses accusations menacer des contrats colossaux. À l’époque de l’affaire Chandler, des centaines de millions de dollars étaient en jeu autour de la marque Jackson : musique, tournées, partenariats, contrats publicitaires, droits audiovisuels. Pour les entreprises gravitant autour de lui, un accord civil semblait peut-être moins dangereux qu’un scandale interminable.

Mais cette logique commerciale avait eu un coût immense. Pour le public, le versement de 20 millions de dollars paraissait presque impossible à dissocier d’un aveu. Pour la défense, il s’agissait au contraire d’une décision catastrophique prise par de mauvais conseillers, dans un contexte où Jackson générait des profits considérables pour tout un écosystème industriel.

C’est dans ce climat que l’accusation appela George Lopez à la barre. L’humoriste et vedette de télévision venait témoigner de sa relation avec la famille Arvizo, qu’il avait connue à l’époque où Gavin participait aux ateliers de théâtre de la Laugh Factory, avant puis pendant sa maladie.

Vêtu d’un costume bleu foncé, chemise blanche et cravate rayée, Lopez apparut courtois, posé, souriant. Il expliqua avoir rencontré les enfants Arvizo en 1999 dans le cadre d’un camp de théâtre destiné aux jeunes défavorisés. Il s’était attaché à cette famille latino pauvre, portée par une mère qu’il percevait alors comme impliquée et courageuse. Les trois enfants lui avaient semblé gentils, vifs, capables d’utiliser leur propre pauvreté comme matière comique.

Lopez connaissait bien la Laugh Factory et son propriétaire, Jamie Masada, qu’il respectait pour son engagement auprès des enfants issus de milieux modestes. Masada ouvrait son club pendant la journée pour permettre à ces jeunes de travailler avec des professionnels du spectacle. C’est dans ce cadre que Lopez travailla avec Davellin, Star et Gavin pendant plusieurs semaines.

Quelques semaines après la fin du camp, Janet Arvizo l’appela, bouleversée. Gavin venait d’être diagnostiqué avec une forme grave et mystérieuse de cancer. Lopez se rendit à l’hôpital avec sa femme. Il y découvrit un enfant dans un état alarmant. Il rencontra aussi David Arvizo, le père de Gavin, dont le comportement allait rapidement éveiller chez lui un malaise.

Au départ, Lopez voulait aider. Il visita Gavin à l’hôpital et chez ses grands-parents à El Monte, dans une maison modeste mais propre, où une chambre stérile avait été aménagée. Il participa à l’organisation d’actions caritatives et accepta de soutenir la famille. Janet, précisa-t-il, ne lui avait jamais directement demandé d’argent. Mais plus le témoignage avançait, plus il apparut que Lopez connaissait en réalité assez peu Janet. Ses impressions favorables reposaient sur des échanges limités.

Le contre-interrogatoire de Mesereau changea la tonalité. L’avocat demanda à Lopez s’il n’avait pas trouvé étrange de voir si peu Janet à l’hôpital. Lopez répondit qu’il avait supposé qu’elle travaillait comme serveuse, sans en avoir la certitude. Mesereau lui fit reconnaître qu’il ne savait pas vraiment où elle travaillait, ni même si elle travaillait effectivement.

L’attention se déplaça alors vers David Arvizo. Lopez expliqua que le père de Gavin parlait constamment d’argent. À chaque conversation, le sujet revenait : factures, dettes, besoins financiers, impossibilité de payer. Lopez admit qu’il donnait régulièrement de petites sommes à David, parfois quarante ou quatre-vingts dollars, tout ce qu’il avait dans son portefeuille. Avec le temps, ces demandes devinrent insistantes.

David Arvizo demanda aussi à Lopez d’organiser une collecte de fonds pour Gavin à l’Ice House, un café-théâtre de Pasadena. Lopez accepta d’abord avec enthousiasme. Il pensait aider un enfant malade. Mais il finit par avoir le sentiment que l’événement ne concernait plus vraiment Gavin. Selon lui, David semblait davantage intéressé par l’argent que par l’état de santé de son fils.

Mesereau lui demanda si David accordait une importance excessive à l’argent et aux biens matériels. Lopez répondit oui. Il se souvenait notamment de l’attitude de David lorsqu’il parlait de la chambre rénovée de Gavin, équipée d’une télévision grand écran et d’une Nintendo. Lopez ne savait pas exactement qui avait financé cette rénovation, mais il avait noté que David semblait fasciné par ces signes matériels.

L’humoriste raconta ensuite un épisode troublant. Après l’entrée en rémission de Gavin, il invita David, Gavin et Star chez lui à Sherman Oaks. Il les emmena déjeuner, fit une sortie shopping avec eux, puis les ramena chez lui avant de les reconduire à El Monte. Au centre commercial, Gavin désignait toutes sortes d’articles qu’il voulait qu’on lui achète. Lopez trouva étrange que David reste volontairement à l’écart, sans jamais demander à son fils de se calmer.

De retour chez lui, Lopez découvrit un portefeuille posé sur le manteau de sa cheminée, dans une pièce où personne n’était censé être entré. Le portefeuille contenait la carte d’identité de Gavin et un billet de cinquante dollars. Lopez prévint Gavin et fit en sorte que le portefeuille soit récupéré à la Laugh Factory auprès de Jamie Masada.

Quelques jours plus tard, Lopez apprit que David Arvizo avait affirmé que le portefeuille contenait au départ 350 dollars. En substance, David insinuait que 300 dollars avaient disparu. Jamie Masada, voulant éviter un conflit, aurait remplacé la somme sans consulter Lopez. L’humoriste n’apprécia pas du tout. Pour lui, l’épisode confirmait une impression de plus en plus nette : quelque chose ne tournait pas rond dans le comportement des Arvizo.

Le jury suivait ce récit avec attention. Lopez s’efforçait de rester mesuré, parfois même drôle, mais son témoignage dessinait un portrait inquiétant. David Arvizo apparaissait comme un homme obsédé par l’argent, insistant, agressif, capable de mettre la pression à ceux qui avaient voulu aider son fils.

Le malaise culmina lorsque Lopez évoqua une soirée de mai 2000. À la sortie d’un restaurant où il s’était produit, David Arvizo l’attendait sur le parking. Il était en colère, agressif, pressant au sujet de la collecte de fonds. Une dispute éclata. Après cet échange, Lopez ne voulut plus revoir David.

Il déclara même au jury qu’il considérait David Arvizo comme un « voleur ». Le mot était fort. Lopez tenta de l’enrober d’humour, mais personne ne rit vraiment. Il expliqua ensuite que David avait appelé chez lui et insulté sa femme Ann de manière particulièrement vulgaire. Après cela, l’humoriste coupa les ponts avec la famille.

Plus tard, Janet tenta de reprendre contact, notamment en lui envoyant un porte-clés contenant une graine de moutarde, geste de remerciement symbolique. Lopez comprit l’intention, mais cela ne changea pas son sentiment. Il avait désormais une opinion profondément négative de David Arvizo et de la dynamique familiale qui l’entourait.

Le témoignage prit une autre dimension lorsque Lopez évoqua l’attitude des Arvizo après leur rapprochement avec Michael Jackson. Il expliqua que la famille était « folle amoureuse » de Jackson. David, en particulier, se vantait de ses visites à Neverland. Son comportement avait changé. Mesereau chercha le mot juste : prétentieux, snob ? Lopez proposa plutôt : amoureux. David était, selon lui, « fou amoureux » de sa nouvelle proximité avec Michael Jackson.

David lui aurait parlé du ranch, du véhicule offert par Jackson à la famille, du monde auquel ils avaient désormais accès. Cette fascination éclairait une partie du dossier. Les Arvizo avaient découvert, grâce à Jackson, un univers de luxe, de célébrités, de voyages, de cadeaux et de reconnaissance. Pour Lopez, qui avait très vite perçu les signaux d’alerte chez David, la question devenait presque évidente : comment Michael Jackson n’avait-il pas vu venir cette famille ?

Lorsque Lopez quitta la salle, il jeta un regard à Michael et tenta de lui adresser un sourire. Jackson ne sourit pas. Le témoignage de Lopez semblait l’avoir atteint. Il révélait qu’avant lui, d’autres célébrités avaient été approchées, sollicitées, séduites puis mises mal à l’aise par les Arvizo. Il montrait que des signaux existaient, mais que personne ne les avait transmis à Jackson avec suffisamment de clarté.

La portée du témoignage était considérable. L’accusation voulait sans doute présenter Lopez comme une célébrité bienveillante confirmant la détresse de la famille Arvizo. Mais le contre-interrogatoire de Mesereau transforma son passage à la barre en autre chose : le récit d’un premier bienfaiteur ayant fini par se retirer, convaincu que David Arvizo cherchait surtout de l’argent.

À ce moment du procès, une figure se dessinait de plus en plus nettement : celle d’une famille capable d’émouvoir, de susciter l’aide, de s’attacher à des célébrités, puis de produire autour d’elle malaise, demandes financières et soupçons. Michael Jackson n’était peut-être pas le premier à avoir été touché par Gavin. Mais il fut, de loin, le plus vulnérable et le plus exposé de tous ceux qui avaient voulu l’aider.

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