
Lorsque Mark Geragos ne se présenta pas au tribunal comme prévu, le juge Rodney Melville perdit patience. L’ancien avocat de Michael Jackson, figure médiatique du barreau hollywoodien, avait été cité à comparaître le vendredi 13 mai 2005. La veille, invoquant un problème d’agenda, il avait envoyé un associé à Santa Maria pour demander un report. Le juge refusa tout traitement de faveur : qu’il s’agisse d’un avocat célèbre, d’un shérif, d’un mécanicien ou d’une victime présumée, toute personne citée à comparaître devait obéir à l’ordre de la Cour.
Michael Jackson avait levé le secret professionnel qui le liait à Geragos afin que celui-ci puisse témoigner. L’enjeu était clair : Geragos, qui avait représenté Jackson de février 2003 à avril 2004, pouvait expliquer que la famille Arvizo faisait déjà l’objet de soupçons bien avant l’ouverture du procès. Il pouvait aussi parler du détective privé Brad Miller, engagé pour comprendre qui étaient les Arvizo, ce qu’ils faisaient, qui ils rencontraient et s’ils tentaient de vendre leur histoire ou de consulter des avocats.
Lorsque Geragos arriva finalement à Santa Maria, lunettes de soleil sur le nez, téléphone portable à l’oreille, son entrée eut des airs de scène hollywoodienne. Les médias le connaissaient bien. Depuis des années, il s’était imposé comme l’un de ces avocats de célébrités parfaitement à l’aise avec les caméras, familier de Larry King Live, de Fox News, des plateaux d’analyse criminelle et des dossiers à forte audience. Susan McDougal, Winona Ryder, Scott Peterson : son nom était associé à plusieurs affaires spectaculaires.
À la différence de Thomas Mesereau, dont la force venait d’une forme de gravité et de discrétion, Geragos cultivait une relation étroite avec les médias. Il savait manier la presse, comprenait ses codes, recherchait la visibilité. Son passage à la barre avait donc une double portée : celle d’un ancien avocat de Jackson venant éclairer le dossier, et celle d’un personnage médiatique entrant à son tour dans le théâtre de Santa Maria.
Interrogé par Mesereau, Geragos commença par expliquer qu’il avait entendu parler de Janet Arvizo très tôt, peut-être même avant de connaître précisément le rôle de Gavin. Au début, on lui avait surtout demandé de superviser une éventuelle interview de Michael Jackson pour 60 Minutes. Son rôle devait consister à protéger Jackson, à éviter qu’il ne fasse une déclaration imprudente ou qu’on ne lui pose des questions non autorisées.
Cette interview devait se tenir à Neverland, le 7 février 2003, dans la foulée du scandale provoqué par le documentaire de Martin Bashir. Geragos raconta avoir passé environ douze heures sur place. L’équipe de CBS était venue en force : techniciens, producteurs, dirigeants, dont Jack Sussman. Les Arvizo devaient être présents. Mais après avoir observé la situation, Geragos décida de tout annuler. Il informa Ed Bradley et les producteurs que l’interview ne se ferait pas.
Ce choix était important. Il montrait qu’au tout début de la crise Bashir, l’avocat de Jackson ne cherchait pas à orchestrer une fuite en avant médiatique. Au contraire, il tentait d’empêcher son client de parler dans un contexte explosif.
Geragos expliqua ensuite qu’il s’était concentré sur le documentaire de Bashir et sur les risques juridiques qui entouraient Jackson. À l’époque, on soupçonnait déjà Tom Sneddon de s’intéresser à l’affaire, même si rien n’était encore officiel. L’avocat décida alors de faire enquêter sur les Arvizo. Il avait découvert l’existence de l’affaire J.C. Penney, ce précédent civil embarrassant dans lequel la famille avait obtenu un règlement financier après des accusations contre des agents de sécurité.
Cette découverte l’avait inquiété. Dans le climat médiatique défavorable à Michael Jackson, Geragos craignait que les Arvizo cherchent à exploiter la situation. Il demanda donc à Brad Miller de localiser la famille, de comprendre ce qu’elle faisait, qui elle rencontrait, si elle tentait de négocier avec des tabloïds ou de consulter des avocats. Autrement dit, l’équipe de Jackson ne cherchait pas seulement à contrôler les Arvizo : elle se méfiait déjà d’eux.
Lors de son témoignage, Geragos affirma avoir soupçonné la famille d’être susceptible de vouloir extorquer de l’argent à la star. L’accusation tenta de limiter la portée de ces déclarations, objectant lorsqu’il s’appuyait sur des rumeurs ou des informations indirectes. Mais le message était passé : avant même que les accusations criminelles ne prennent forme, l’avocat de Michael Jackson considérait les Arvizo comme un risque.
Geragos confirma également avoir demandé à Brad Miller d’enregistrer son entretien avec la famille. Il affirma ne pas avoir eu connaissance d’un scénario imposé aux Arvizo pour le droit de réponse vidéo. Il avait demandé à en recevoir une copie, mais le caméraman de Jackson ne la lui avait jamais transmise. Là encore, son témoignage affaiblissait l’idée d’un complot centralisé et maîtrisé par Michael Jackson lui-même.
Quelques jours plus tard, une autre figure médiatique arriva à Santa Maria : Larry King. Le présentateur star de CNN entra au tribunal accompagné de son producteur et de trois avocats, dont Bert Fields, légende du barreau hollywoodien. Son apparition provoqua immédiatement l’agitation des journalistes. Mais son témoignage n’allait finalement jamais parvenir jusqu’au jury.
La défense voulait entendre Larry King sur une conversation qu’il affirmait avoir eue avec Larry Feldman, l’avocat qui avait représenté Jordan Chandler en 1993 et rencontré les Arvizo en 2003. King expliqua connaître Feldman depuis une dizaine d’années et l’avoir déjà reçu dans son émission. Avant le procès Jackson, il avait organisé un déjeuner avec lui chez Nate’n Al’s, à Beverly Hills, un lieu qu’il fréquentait régulièrement.
Selon Larry King, Feldman avait manifesté beaucoup d’intérêt pour son émission. La réunion avait duré environ quarante-cinq minutes. Au cours de cette conversation, Feldman aurait évoqué le dossier Michael Jackson. Il aurait dit que l’affaire Chandler, dix ans plus tôt, était un « très bon dossier ». Mais, au sujet de la nouvelle affaire Arvizo, il aurait eu un jugement radicalement différent.
D’après King, Feldman aurait décrit Janet Arvizo comme « dingue » et aurait dit qu’elle faisait cela pour l’argent. Il aurait expliqué l’avoir rencontrée, ne pas vouloir être son avocat, l’avoir orientée ailleurs et avoir informé les autorités. King précisa que Feldman n’avait pas dit que Janet lui avait explicitement réclamé de l’argent ; il avait dit qu’il pensait qu’elle en voulait. Selon King, Feldman avait répété plusieurs fois qu’elle était « dingue » ou « lunatique ».
Ce témoignage aurait pu être très dommageable pour l’accusation. Feldman avait déjà été présenté au jury comme un avocat sérieux, expérimenté, central dans les affaires Chandler et Arvizo. Si les jurés avaient appris qu’il avait lui-même décrit Janet Arvizo comme instable et motivée par l’argent, cela aurait porté un coup sévère à la crédibilité de l’accusatrice principale.
King ajouta que Feldman semblait vouloir intervenir régulièrement dans son émission pendant le procès. Un producteur devait le rappeler pour organiser sa venue. Mais lorsqu’un appel fut passé quelques jours plus tard, Feldman ne répondit pas. Plus tard, King le croisa dans un restaurant de Los Angeles. À la question « comment allez-vous ? », Feldman aurait simplement répondu : « Quelque chose s’est produit. » Peu après, King apprit dans la presse que Feldman représentait désormais Janet Arvizo.
La défense avait là un élément explosif : l’avocat qui avait renvoyé l’image d’une femme instable et intéressée par l’argent avait ensuite travaillé autour de son dossier. Mais le juge Melville refusa d’autoriser Larry King à témoigner devant le jury. Il estima que les propos rapportés n’étaient pas suffisamment admissibles ou incriminants contre Feldman. L’offre de preuve fut rejetée.
Pour l’accusation, cette décision fut un cadeau. Le jury n’entendrait jamais Larry King raconter que Larry Feldman aurait décrit Janet Arvizo comme une femme « dingue » et « en quête d’argent ». La défense perdait un témoignage susceptible de relier directement les doutes sur Janet à un acteur central du dossier.
Les médias, eux, traitèrent l’épisode avec légèreté. Plutôt que d’insister sur ce que le jury n’avait pas pu entendre, ils qualifièrent les propos de Larry King de ouï-dire. Le contenu de la conversation devint une plaisanterie de coulisses, un détail pour initiés, alors qu’il aurait pu peser lourd dans l’évaluation de la crédibilité de Janet Arvizo.
À ce stade du procès, le contraste était frappant. Mark Geragos avait expliqué que l’équipe de Jackson se méfiait des Arvizo dès le début. Larry King affirmait que Larry Feldman lui-même avait jugé Janet instable et motivée par l’argent. Mais l’un de ces témoignages fut limité, l’autre écarté. Le jury ne vit donc qu’une partie du tableau.
Pour la défense, l’épisode révélait une fois encore la même dynamique : beaucoup d’éléments semblaient pointer vers une famille Arvizo déjà perçue, par plusieurs acteurs extérieurs, comme problématique, intéressée et peu fiable. Mais toutes ces informations ne parvenaient pas toujours jusqu’aux jurés. Dans un procès aussi médiatisé, la vérité ne dépendait pas seulement de ce qui existait. Elle dépendait aussi de ce que la Cour autorisait à être entendu.