
À l’approche de la fin des témoignages de l’accusation, une audience fut consacrée à la question des preuves susceptibles d’appuyer l’accusation de complot. Gordon Auchincloss demanda à pouvoir présenter certains e-mails saisis lors de la perquisition, censés révéler les échanges internes de la « cellule de crise » mise en place autour de Michael Jackson après le documentaire de Martin Bashir. Ces messages faisaient référence à la famille Arvizo et, selon l’accusation, devaient démontrer l’état de panique qui régnait alors dans l’entourage de la star.
Le bureau du procureur voulait construire un faisceau de preuves circonstancielles. Dans son récit, Michael Jackson n’était pas seulement une célébrité dépassée par une crise médiatique : il était le chef d’orchestre d’une opération destinée à contrôler les Arvizo, à protéger son image et à préserver des intérêts financiers liés au droit de réponse télévisé. L’accusation présenta notamment les contrats conclus avec Fox TV, censés montrer que Jackson et plusieurs de ses associés avaient un intérêt économique à produire et diffuser une vidéo favorable à la star.
Mais cette démonstration avait une faille majeure : aucun e-mail ne liait directement Michael Jackson à la stratégie alléguée. Aucun enregistrement téléphonique ne permettait de l’entendre donner des instructions. Aucun document ne prouvait qu’il connaissait les intentions exactes de Marc Shaffel, Ronald Konitzer ou Dieter Wiesner. Tom Mesereau souligna même que Jackson ne possédait pas de téléphone portable, ce qui rendait impossible l’établissement précis de ses conversations supposées. Pour le jury, cette absence de lien direct pesait lourd.
Auchincloss tenta de retourner l’argument. Selon lui, la défense semblait admettre qu’il se passait quelque chose autour de Jackson, tout en niant son implication personnelle. Pour le procureur, l’association durable entre Jackson et ses collaborateurs suffisait à faire entrer la pop star dans le cercle du complot. Les millions prévus par les contrats avec Fox devaient, selon l’accusation, montrer que tout le monde avait intérêt à préserver l’image de Michael.
Mais l’argument restait fragile. Que des collaborateurs aient eu intérêt à exploiter la crise Bashir ne prouvait pas que Jackson avait participé à une entreprise criminelle. Que Fox ait payé pour diffuser un droit de réponse ne prouvait pas que les Arvizo avaient été enlevés, retenus ou manipulés par ordre de Michael. Plus l’accusation insistait sur les contrats, les flux d’argent et les e-mails périphériques, plus elle semblait contourner le problème central : aucune preuve directe ne reliait Jackson au prétendu complot.
À mesure que cette théorie se développait, elle paraissait de moins en moins convaincante. Le parquet voulait démontrer une « conscience de culpabilité » chez Jackson et ses associés. Mais les documents montraient surtout une équipe paniquée par une crise médiatique, des collaborateurs attirés par l’argent et une opération de communication confuse. Ce n’était pas la même chose qu’un complot criminel.
Avant que la défense ne commence à appeler ses propres témoins, Robert Sanger demanda au juge Melville de rejeter les charges. Hors la présence du jury, il dénonça les contradictions de Janet, Star, Davellin et Gavin Arvizo. Selon lui, leurs déclarations étaient délibérément fausses. Il insista notamment sur les changements de dates concernant les incidents allégués.
Sanger soutint que Gavin avait d’abord situé certains faits avant le droit de réponse vidéo, avant de modifier sa chronologie lorsque la famille comprit que des enregistrements antérieurs la montraient en train de faire l’éloge de Michael Jackson. Selon la défense, les Arvizo avaient déplacé les dates pour rendre leur récit compatible avec les preuves déjà existantes. Pour Sanger, il ne s’agissait pas de simples imprécisions : c’était une fabrication.
Le juge Melville refusa toutefois de rejeter l’affaire. Il fit revenir le jury et invita la défense à présenter son premier témoin.
Thomas Mesereau ouvrit alors la séquence de la défense dans son style habituel : sans emphase, sans théâtre, sans posture hollywoodienne. Il se présentait simplement à chaque témoin en disant qu’il représentait Michael Jackson. Il désignait l’accusation par le mot « gouvernement », comme pour rappeler que son client n’était pas opposé à des rumeurs ou à des journalistes, mais à la puissance de l’État.
Le premier témoin appelé fut Wade Robson, vingt-deux ans. Danseur et chorégraphe reconnu, il avait enseigné la danse dès l’âge de douze ans et signé ses premières chorégraphies de clips à quatorze. Dans l’industrie musicale, son nom était déjà installé. Il avait notamment travaillé avec Britney Spears.
Robson raconta avoir rencontré Michael Jackson à l’âge de cinq ans, en Australie, pendant le Bad Tour. Il avait participé à un concours de danse organisé autour de la tournée, l’avait gagné, puis rencontré Jackson en coulisses. La star, impressionnée par son style, l’avait fait monter sur scène. Deux ans plus tard, Wade et sa mère étaient partis à sa recherche en Californie, espérant que Jackson pourrait aider la carrière du jeune garçon. Ils le retrouvèrent dans un studio d’enregistrement et lui montrèrent des vidéos de ses chorégraphies.
À partir de là, une amitié s’était formée. Robson expliqua qu’il avait visité Neverland pour la première fois à sept ans, avec sa famille. Après son installation à Los Angeles avec sa mère Joy et sa sœur Chantel, il continua à voir Jackson. Il estima avoir séjourné à Neverland une vingtaine de fois, peut-être vingt-cinq. La plupart de ces séjours duraient un week-end ; le plus long, selon ses souvenirs, environ une semaine ou une semaine et demie.
Mesereau posa alors la question centrale. Wade Robson savait-il qu’on l’associait désormais, dans le procès, à des accusations visant Michael Jackson ? Oui. Jackson avait-il déjà eu avec lui un comportement sexuel ? Non. L’avait-il touché de manière inappropriée ? Non. La réponse fut nette, calme, sans détour.
Robson expliqua qu’il avait souvent passé du temps dans la chambre de Michael. Ils regardaient des films, jouaient aux jeux vidéo, faisaient des batailles de polochons. Il nia avoir pris une douche avec lui. Il confirma être déjà allé dans le jacuzzi avec Jackson, mais précisa qu’ils portaient des maillots de bain et que rien d’inapproprié ne s’était jamais produit.
Pour la défense, ce témoignage était décisif. L’accusation avait obtenu le droit d’évoquer d’anciens garçons présents dans la vie de Michael Jackson afin de suggérer un schéma. Or l’un de ces garçons venait dire au jury que ce schéma n’existait pas, du moins en ce qui le concernait. Il ne se présentait pas comme une victime silencieuse. Il affirmait au contraire que l’amitié avait été réelle et non abusive.
Ron Zonen tenta de fragiliser son témoignage lors du contre-interrogatoire. Il rappela que Jackson avait aidé Robson dans sa carrière, qu’il l’avait fait apparaître dans certains clips, notamment Black or White. Il suggéra que Robson pouvait avoir des raisons de protéger Michael. Mais Robson ne varia pas. Il reconnut l’aide reçue, l’amitié, les séjours à Neverland, les nuits passées dans la même chambre. Il nia tout comportement déplacé.
Zonen insista, demandant si Michael lui avait déjà montré des gestes de danse suggestifs ou touché le corps de manière ambiguë pendant des chorégraphies. Robson répondit non. Le procureur essaya encore, reformula, revint à la charge. Toujours non.
À mesure que les questions se répétaient, certains jurés semblèrent agacés. Zonen donnait l’impression de vouloir forcer le témoin à dire quelque chose qu’il refusait de dire parce que, selon lui, cela n’avait jamais eu lieu. Robson finit par résumer lui-même la situation : il disait qu’il ne s’était rien passé.
Le moment le plus révélateur survint lorsque Zonen suggéra que, si un geste s’était produit pendant son sommeil alors qu’il était enfant, il n’en aurait peut-être rien su. Robson répondit qu’une chose pareille l’aurait probablement réveillé. La remarque fit réagir plusieurs jurés. Elle ramenait le débat à une forme de bon sens que l’accusation semblait avoir perdue.
Avec Wade Robson, la défense venait de faire entrer une autre réalité dans la salle d’audience. Oui, Michael Jackson avait entretenu des amitiés étroites avec de jeunes garçons. Oui, certains avaient séjourné à Neverland, dormi dans sa chambre, joué avec lui, voyagé dans son univers. Mais l’un de ces garçons, devenu adulte, chorégraphe reconnu, parfaitement capable de parler pour lui-même, affirmait qu’aucun comportement criminel n’avait eu lieu.
L’accusation voulait transformer le passé de Michael Jackson en preuve à charge. Mesereau commençait à le retourner : si ces garçons venaient dire qu’ils n’avaient jamais été victimes, alors les anciens dossiers ne démontraient plus un schéma criminel. Ils démontraient peut-être autre chose : l’étrangeté d’un adulte resté accroché à l’enfance, mais pas nécessairement la culpabilité que le parquet voulait imposer au jury.